9782070413614Si Romain Gary le Caméléon est, au niveau du style, à l'image de son titre (plat et un peu clicheteux), force est de constater qu'au niveau de son contenu, c'est de l'énorme travail. Anissimov remonte la vie de Gary sur un bon millier de pages, depuis son état foetal jusqu'à sa balle dans la bouche, en n'omettant aucun détail. Plutôt que d'avoir à décider ce qui a pu être important dans la vie de Gary (l'école François Bon, qui alterne le focus précis et les généralités), elle décide de TOUT mentionner, quitte à verser dans la pure anecdote. On assiste donc aussi bien aux étapes capitales de sa carrière qu'aux minuscules détails qui font une existence, et c'est vraiment impressionnant. On n'ose imaginer la somme de recherches qu'a dû mettre en place la dame, pour ainsi aller traquer dans les moindres recoins les contradictions, étrangetés et autres lacunes d'un écrivain qui a fait de la dissimulation sa direction de vie.

Comme dans nombre de biographies, Anissimov ne cesse de faire des retours sur l'enfance de Gary, pour mieux en expliquer le personnage : juif ayant du mal à s'assumer tel, fils de déporté, amoreux fou de sa mère, puis héros de la guerre, Gary tiendrait son goût pour le mensonge de cette enfance vouée à la falsification d'identité, à la nécessité de mentir sur son vrai statut. Belle approche effectivement, et qui permet de relire les provocations futures (la "fable" de La Promesse de l'Aube, l'affaire Ajar) sous un autre jour. Les premiers chapitres, consacrés donc à la jeunesse, sont les plus précis, multipliant les détails, brandissant comme preuve de bonne foi les documents officiels, et les opposant aux écrits du sieur. Bon, c'est vrai que connaître l'adresse précise du bistrot où la mère de Gary buvait son café peut s'avérer inutile, mais tant pis : on est sidéré par l'obsession du détail d'Anissimov.

Dès qu'on a passé ces longs passages parfois un peu trop factuels, Romain Gary Le Caméléon se lit comme un polar : la vie du gars est vraiment passionnante, entre amours multiples et romans à succès, entre échecs plombants et mythomanie, entre vulgarité et sensibilité exaltée. A chaque nouveau livre, il a le don de déclencher une nouvelle polémique, un nouveau scandale, et ses provocations envers les critiques, les éditeurs et autres "ennemis" sont à se taper sur les cuisses. Quand Anissimov aborde les vrais moments douloureux (le désamour de sa première femme, la mort de Jean Seberg, ses échecs de carrière dans la diplomatie, la ringardisation de ses livres), elle le fait à la bonne distance, en n'épargnant rien à son personnage, mais en montrant toutes les arcanes de ces affaires. Gary y apparaît dans toute son humanité : très souvent antipathique, il parvient à nous toucher profondément sur la longueur, dans ce que le livre nous laisse apparaître de faiblesses, de fêlures, de doutes, de tristesse. Ses derniers mots, écrits sur sa lettre d'adieu : "Parce qu'on ne saurait dire mieux". Mes respects, cher Romain, et mes respects à Anissimov qui m'a fait pénétrer intimement pendant une dizaine de jours dans une existence entière.