Sans_titreAlleluia, Hosannah et tutti quanti : Djian est revenu d'entre les morts. Impardonnables aurait dû s'appeler Improbable, tant on n'attendait pas ce retour éblouissant dans les nobles terres de la grande écriture de la part d'un auteur qui n'avait rien signé de potable depuis au moins 5 ans. Eh bien affirmons-le : voici le meilleur roman du sieur depuis Echine, et dans mon esprit ça veut dire quelque chose.

D'où viennent cette subite tranquillité d'exécution, ce style posé, calme, cette façon subtilement intelligente de gérer la construction du récit, cet humour sans forfanterie, ces beaux personnages forts et crédibles, cet inattendu retour aux sentiments enfouis ? Ca reste un mystère ; mais Djian semble bien avoir enfin trouvé cet équilibre parfait dans les phrases, qu'il cherche depuis si longtemps. Le livre est impressionnant de maîtrise, et revêt un aspect extrêmement "concentré", très sincère, alors que les derniers écrits faisaient preuve plutôt d'une crânerie purement commerciale. Bien sûr, il y a encore ça et là des bribes de construction laborieuse, et on retrouve parfois les fausses bonnes idées de Djian : phrases répétées plusieurs fois sans nécessité, tendance à l'éxagération pour mieux doper des évènements somme toute banals, façon un peu pataude de s'inscrire coûte que coûte dans le monde actuel (encore des disques, et aussi ici du cinéma et de la presse people), et surtout volonté effrénée de nous faire comprendre qu'il est un Grand Ecrivain Unique et Couillu (les pages sur le travail d'écriture font doucement rigoler). Mais on pardonne tout ça sans problème : quand on atteint une telle plénitude de sujet et d'écriture, on peut bien se planter sur quelques passages.

Placé sous le patronnage d'Hemingway, Impardonnables n'a pourtant aucun rapport avec le maître : les phrases sont complexes, très "malines", polies et repolies, là où Hem privilégiait un discours direct, épuré. Le style de Djian n'a rien d'une épure : bien au contraire, il utilise une langue très travaillée, avec des phrases longues, retorses (on glisse une description de paysage au sein même d'un passage narratif, séparant en deux un rythme), calculées pour leurs vertus musicales autant que pour ce qu'elles racontent. Si on n'a pas Hemingway, on atteint pourtant une vraie densité qu'on sent héritée de la littérature américaine, celle d'un Fitzgerald (pour le rythme) ou d'un London (pour ce talent impeccable pour l'ellipse), celle d'un Bret Easton Ellis (pour le fond contemporain assez malsain) ou d'un Tom Wolfe (pour le goût de la narration). Nirvana visé depuis toujours par Djian, et duquel il se rapproche enfin aujourd'hui.

Quant au scénario, même s'il vogue sur les eaux habituelles de l'auteur (la famille, ses horreurs, le choc des générations, et l'Ecriture), il est parfait, tendu, fascinant. Djian a le talent de nous faire suivre cette histoire de filiation et de remords en flux tendu/détendu, enchaînant avec un rare bonheur les scènes banales et les évènements énormes, construisant son récit en magicien (les "trous" dans la narration sont magnifiquement tenus et originaux), et nous menant sur un rythme trépidant vers ces sublimes dernières pages dignes des plus grands (je me damnerais sans problème pour avoir écrit cette dernière phrase). C'est tout simplement du travail de sorcier, une manière de creuser la langue en esthète, un vrai roman populaire et bouleversant. Ce qu'on va faire : on fait semblant d'oublier que Djian a écrit Doggy Bag, Vers chez les Blancs ou Ca c'est un Baiser, et on ne retient que celui-là. On fait ça ?  (Gols 03/02/09)


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C'est vrai qu'on sent un Djian qui s'attèle sérieusement à la tâche, qui nous gratifie trois-quatre fois par pages de comparaisons, d'images dont il a toujours eu le secret (deux petits passages pour la route: "J'avais écrit des romans en forme d'inextricable forêt autour de moi - à la mort de Johanna, j'avais commencé à noircir les premières pages d'un ouvrage qui en contiendrait mille et l'exercice m'avait tenu la tête hors de l'eau, je le reconnaissais volontiers - ça n'avait pas toujours été aussi facile, certains jours s'étaient révélés plus sinistres que la mort, plus déserts que les rues d'Hiroshima après le 6 août 1945 à partir de 8h 16 mn 02 s heure locale, plus stérile que la banquise - mais j'avais tenu les chiens et leurs mâchoires à distance - et sinon obtenu un succès mitigé en librairie. / Je grimaçai. Elle toussa légèrement. Ses poumons étaient en pièces, prétendaient les médecins. On murmurait chez les infirmières, que l'on n'avait pas vu d'aussi épouvantables radios depuis Tchernobyl.) Il retrouve également sa capacité à livrer, en plein milieu du fil  narratif, une petite phrase bien troussée sur le temps, qui donne subrepticement toute une couleur, une atmosphère à son passage. Des phrases complexes, comme le notait l'ami Gols, qui alternent tout de même avec des morceaux de phrases, des phrases noueuses comme une vigne taillée à ras ("Il s'agissait d'un banal festival de littérature dans les Grisons. Les lectures s'enchaînaient jusqu'à l'aube et l'on pouvait boire à volonté. Dans les Grisons. Autant dire à la lisière du monde habité.") Au niveau du rythme, il y a en effet pas grand-chose à redire, comme si Djian retrouvait son tempo d'antan avec une véritable maîtrise, taillait ses mots comme des notes sur une partition (Même réserve tout de même sur ces phrases répétitives, drôles la première fois (comme les moult "etc") mais vraiment faciles :"- C'est fascinant. Ecrire un roman doit être fascinant. Ca me fascine" - je crois qu'on avait compris...). Sur le fond, je serais un peu plus mitigé: un héros qui se débat avec un monde de femmes qu'il n'arrive jamais à saisir (femme, compagne, filles, amie), rien de bien original là-dedans, des personnages masculins gratinés - un banquier drogué et un jeunot braqueur - et surtout une histoire qui tourne un peu en rond. Si Djian sait faire preuve du sens de l'ellipse, gommant des pans entiers de l'histoire, les flash-back sont souvent un peu longuets et explicatifs, annulant un peu, du même coup, ses effets, initiaux, ces zones de mystère qui planaient sur le récit. Allez, disons qu'il s'agit d'un satisfecit (Shang et Gols auraient-ils noué de tels liens, disons-le, sans Djian (et Hugo...)?- on va po bouder notre plaisir à lire le Philou - mais qu'on est loin d'être également totalement transcendé.  (Shang 27/03/09)