Lors de mon passage en Malaisie j'avais déjà commis quelques articles pour le ciné-club de l'Alliance française. Retombant sur le texte - et ayant un peu la flemme, il faut bien le dire, après avoir revu le film, de réécrire quelque chose, en voilà grosso-modo la teneur. Je m'excuse au préalable auprès de nos douze fidèles lecteurs pour les jeux de mots foireux, mais ne nous renions point... Nan, ren de ren, je ne regrette ren... hum, po sûr...

Le leurre et l’argent du leurre

“O Argent, Dieu visible...”

A la suite d’une histoire de faux-monnayeurs, Yvan est aspiré dans une spirale infernale. Dès la scène d’ouverture, Norbert demande à son père son ARGENT de poche ainsi qu’une avance. Devant son refus, il cherche de l’aide auprès d’un ami qui lui propose d’écouler un faux billet de 500 francs chez un photographe. Ce dernier se rendant compte du subterfuge décide à son tour de se débarrasser du billet; c’est Yvon, simple employé dans une entreprise qui livre du fuel, qui en fait les frais. Celui-ci se retrouve accusé par un restaurateur à qui il a transmis le billet. Au tribunal, le photographe et son employé Lucien fournissant un faux témoignage, Yvon se voit condamné à 3 ans de prison... Sa petite fille meurt peu après... et sa femme le quitte...

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Un faux billet est à l’origine de cette chute ; mais tout au long du film, Bresson montre à quel point l’argent est corrupteur, se suppléant aux valeurs morales, les « achetant » comme money_post3de simples marchandises : le photographe achète le faux témoignage de Lucien ; Lucien est ensuite licencié pour avoir pris une commission lors de la vente d’un appareil photo. Il dit à son patron qu’ « entre gens malhonnêtes il pensait qu’ils pourraient s’entendre ». Son patron le traite de petite crapule et l’employé a alors cette phrase prémonitoire : « je serai bon quand je serai riche » — et Lucien de se lancer dans une série de cambriolages et de vols multiples, un argent qu’il redistribue auprès d’associations caritatives. Il échouera également en prison, après avoir fait cette déclaration au tribunal : « Dans cette société, il n’y a pas vraiment de règles. Tout est permis. J’espérais un non-lieu ». À ses yeux, l’argent étant devenu la valeur sacrée par excellence, il n’y a pas à se justifier de la façon dont on se le procure. La confiance, parmi d’autres valeurs, est tout autant monnayable : ainsi la mère de Norbert, pour éviter tout scandale, parvient grâce à l’argent à obtenir du photographe un silence d’or.

 L’argent est donc un substitut effectif à toutes les valeurs morales traditionnelles — le respect, l’honneur, la famille, etc… « Je pense que le monde est de pire en pire. Les gens sont de plus en plus matérialistes et cruels. Cruels par oisiveté, par indifférence, égoïsme: ils ne pensent qu’à eux-mêmes et non à tout ce qui se passe autour d’eux — c’est pourquoi tout devient laid et dénué de sens. Ils ne sont intéressés que par une chose : l’ARGENT. L’argent est devenu leur Dieu, l’argent est devenu ce pour quoi ils vivent », déclarait Bresson.

L’Ame et le Sacré : rendre l’âme de peur qu’elle ne soit sauve.

Le suicide est un thème récurrent chez Bresson (Mouchette, Le Diable probablement) qui, bien que connu pour son jansénisme, ne condamne pas le suicide. Bresson le justifie ainsi : « A mes yeux, il y a quelque chose qui rend le suicide « possible » — pas seulement « possible » mais absolument nécessaire : cela réside dans la vision du vide, un sentiment du vide qu’il est impossible de supporter ». Cela éclaire la tentative de suicide d’Yvon, résolument « au fond du trou » (il a été condamné, au sein même de la prison, à 40 jours de quartier disciplinaire pour avoir simplement brandi une louche face à un gardien): lorsqu’on se retrouve face au vide, le mieux n’est-il pas encore d’y plonger ?

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Le premier meurtre apparaît pleinement comme un acte gratuit. Yvon avoue d’ailleurs qu’il n'y a pas forcément trouvé du plaisir; il se justifie par cette phrase laconique : « leur physique me faisait horreur » (Cela fait penser à L’Appât de Tavernier, où le réalisateur démontre que les valeurs du Bien et du Mal sont éclipsées dans notre société contemporaine par celles du Beau et du Laid). La scène est un modèle de réussite artistique : loin des images ultra violentes - et finalement assez vaines - d’un Tarantino, il suffit d’un simple gros plan sur le robinet d’un lavabo pour que le spectateur prenne conscience du meurtre qu’il a commis : Yvon se rince les mains et l’eau se teinte de rouge, passe par diverses teintes de rose avant de redevenir transparente — on comprend que le héros a du sang sur les mains — au sens sale et figuré — et que sans autre forme de procès, il « s’en lave les mains ». Perfection du fond et de la forme.

Cette deuxième partie du film, de cette série de meurtres à la « rédemption » finale du héros — il se livre de lui-même à la police — montre tout l’arbitraire de ses actes avec, en toile de fond, une véritable parabole biblique (descente aux enfers puis grâce). « L’immortalité de l’âme est quelque chose de si important, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu toutes ses émotions pour y être indifférent » disait Pascal. Cela permet de mieux saisir le jeu absolument sans emphase, presque désincarné, des différents acteurs (bien qu’il s’agisse presque d’une marque de fabrique du cinéaste), qui rend parfaitement compte de l’absence de sentiments ou d’émotions chez ces personnages dominés par l’argent. Il y a une véritable dimension « sacrée », relativement implicite, dans l’oeuvre de Bresson : elle se révèle au spectateur dans le choix fait, par le réalisateur, de ne jamais expliquer rationnellement les actes du héros; une psychologue et critique résumait parfaitement ce concept : « Tout ce qui touche au sacré est en dehors de la raison, et donc, se doit de rester mystérieux ». Et le monde cinématographique de Bresson s’en fait l’expression. Bresson a l’art de tout montrer et de ne rien dire - ou de tout dire sans rien démontrer. Et s’il n’apporte aucune réponse définitive à ces multiples questions (Pourquoi Yvan tue? Pourquoi sa fille meurt? Pourquoi il se dénonce?... .), cela permet à son oeuvre de prendre tout son sens : les relations entre le film et le spectateur sont semblables à celles qui existent entre Yvan et le monde.

Bresson: Ciné cure(-ton) ?

« Plus la vie est simple, plus j’y vois la présence de Dieu ». Le cinéma de Bresson est un cinéma de l’épure. Nous avons évoqué le (non-)jeu des acteurs (qui peut faire penser à l‘Humanité de Dumont, véritable cinéaste bressonien), mais il faudrait tout autant parler de l’image qui est un modèle du genre. Bresson soigne tout particulièrement le cadre de ses images. Son passé de peintre peut expliquer ce parti pris; il dit lui-même d’ailleurs que « la peinture m’a appris non pas à faire de belles images mais des images nécessaires ». Et l’art de Bresson est un art de la pose, du plan fixe.

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Si l’art religieux a toujours privilégié cet art de la pose — la crucifixion, la scène de la Vierge à l’enfant, la Cène... - il n’est pas innocent de le retrouver dans la photo bressonienne : gros plan sur les mains, sur des portes, sur des pieds, sur diverses machines, sans parler des ces séquences millimétrées où les corps sont cadrés sans la tête (comme pour mieux évoquer l’absence d’âme des personnages, déshumanisés par l’argent). Il faut tout autant noter son désir de figer des moments privilégiés — véritables arrêts sur image : Yvon pleurant dans sa cellule, la femme se redressant dans son lit avant d’être assassinée, la scène de la louche, la confession d’Yvon. Autant d’images qui révèlent les intentions qu’on pourrait presque qualifier de « sacrées » chez Bresson qui parvient ainsi, comme l’expliquait un critique, à faire surgir “le sacré dans le profane”.

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Mais Yvon finit par s’en sortir, évitant de peu la mort et quittant quelques années plus tard la prison. Les événements qui s’enchaînent ensuite, tels que les divers meurtres qu’il commet, sont révélateurs à la fois de l’absurdité du monde et de la dimension sacrée du fatum. Bresson parvient à nous faire toucher du doigt ces deux conceptions apparemment paradoxales.

Cette recherche absolue de l’argent symbolise la destruction progressive de ce qui fait la grandeur de l’homme : son âme. Si le faux billet (le leurre) remplace aussi facilement l’argent, l’argent (agent du leurre), à son tour, représente une âme artificielle, fausse : c’est elle qui prend littéralement possession de l’homme et qui est la seule responsable de ses agissements, de son absurde agitation.

L’Argent, un film sobre, sombre et profond... et po gai.   (Shang - 18/09/08)


Les étudiants malaisiens de mon camarade ont dû le prendre pour un malade, mais le fait est que l'article ci-dessus est plus que parfait. Rien à ajouter, donc : même si je ne suis pour ma part pas un gros client de ce genre de cinéma trop cérébral, pas assez charnel, désincarné et trop enfermé dans la pure théorie, je ne peux qu'admirer la rigueur sans faille de L'Argent, qui est sans conteste un chef-d'oeuvre du genre. On reste scotché devant cette forme qui ne lâche strictement rien, et devant la profondeur de chaque idée. C'était ma brillante contribution aux chants de louange, primordiale vous en conviendrez, merci bonsoir.   (Gols - 28/02/09)

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