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Quand Truffaut s'attaque aux films de zombies, vous pouvez être sûrs qu'on va avoir droit à du solide. La Chambre Verte est un film immense, d'une profondeur vertigineuse. J'en avais gardé le souvenir d'un moment assez morbide et assez maladroit : j'avais raison sur le premier point, mais tout faux sur le second. C'est même un des Truffaut les plus personnels, les plus déchirants, et les plus risqués justement à cause de cet aspect austère parfaitement assumé.

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Le scénario ouvre sur de multiples pistes. On est en 1929 : Julien Davenne est un veuf inconsolable, revenu meurtri de la guerre, enfermé depuis la mort de sa femme dans la solitude de son petit boulot de rédacteur en nécrologie dans le canard du coin. On se rend compte dès le départ qu'il met son point d'honneur à refuser la mort : il voue un véritable culte au souvenir de sa femme, recherchant fébrilement les vestiges de son passé, reconstituant dans de petites mises en scène son amour. C'est un des aspects les plus romantiques du film, si l'on peut dire : la conviction que l'amour ne peut pas être éphémère, l'opposition frontale à la disparition de ceux qu'on aime. On sent ici les lectures de Truffaut, de Balzac à Ridder Haggard, de Poe à Baudelaire : son film est un cri de douleur qui prend la forme de l'austère récit d'une obsession. Davenne est obnubilé par ce fantôme, et Truffaut invente pour exprimer cette folie une mise en scène brillantissime. On retrouve le Hitchcock de Rebecca (avec même un plan qu'il recopie tel quel : un panoramique suivi d'un travelling avant qui amène doucement la caméra en face du portrait de la morte, le tout accompagné d'une musique tonitruante et ravageuse.) : les parallèles avec ce film sont innombrables, et c'est magnifique de voir comment Truffaut s'est accaparé le film de Hitch en en faisant une question intime et personnelle.

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L'autre référence, c'est bien sûr Vertigo, à travers de nombreux éléments qui en déclinent les motifs : l'impossibilité de remplacer son ancien amour par un nouveau (Davenne se met en colère quand son ami lui présente sa nouvelle femme après la mort de la première), l'échec quand il s'agit de reconstituer le passé (la très belle scène où Davenne commande à un sculpteur un mannequin de son épouse, pâle copie de la réalité qui saccage les souvenirs embellis du veuf), le récit d'une apparition fantômatique dans les couloirs du Louvre, qui rappelle les premières scènes du Hitch... Comme Scotty dans Vertigo, Davenne oppose une fin de non-recevoir à la mort et à la perte de l'amour. C'est magnifique d'introspection : je ne sais quel était l'état d'esprit de Truffaut au moment de ce film, mais le fait est qu'il parvient à conférer à cette oeuvre un aspect à la fois déprimé et lumineux, à la fois tourmenté et romantique, qui fait merveille.

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Le fait que La Chambre Verte se déroule juste après la guerre ouvre une autre thématique dans le scénario : Davenne, il le dit lui-même "finit par connaître plus de morts que de vivants", et la blessure de la guerre empreint profondément son comportement face à la mort. Il faut le voir scruter les diapos horribles de cadavres qu'il montre à son petit garçon (muet d'ailleurs, comme si la transmission était déjà perdue quelque part), ou errer le long des allées de cimetière recouvertes de casques de Poilus. En ce début de XXème siècle, la société est déjà basée sur l'absence, sur la disparition, sur la mort.

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Mais surtout, ce qui est le plus beau dans ce film, c'est la déclaration d'amour de Truffaut au cinéma. Difficile de ne pas voir dans la chapelle ardente qu'il construit pour entretenir le souvenir des morts une métaphore de la salle de cinéma. On pense à Langlois, enfermé dans sa cinémathèque avec tous ces vieux films disparus ; on pense à cette phrase (de Bazin ?) qui disait en substance que le cinéma était l'art de filmer des morts en mouvement. La Chambre Verte est une invocation, presque un acte de magie noire, une confession douloureuse sur la capacité du cinéma à nous plonger dans la mort. Les photos que Davenne a exposées dans sa chapelle en témoignent : au milieu des anonymes, on aperçoit Cocteau, dans un très bref souvenir de ce que fut l'enfance de Truffaut. Le personnage joué "à blanc" par Truffaut lui-même, s'enferme dans ses projections mentales, qui deviennent bien concrètes avec ces centaines de cierges évoquant la lumière de l'appareil de projection, avec ces centaines de cadres évoquant l'écran de la salle de ciné. Le film devient alors une autobiographie poétique de la grande solitude du cinéphile, prisonnier au milieu de ses chers fantômes que sont les films, incapable de communiquer cette tristesse de la perte des sentiments (non partagés) : Nathalie Baye, en témoin effrayé de cette folie, est superbement filmée comme une étrangère.

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La dernière demi-heure est peut-être un peu plus faible, Truffaut ayant tendance à ajouter une narration un peu artificielle à son essai poétique : la découverte de la vraie identité de Baye est en trop, à mon avis, et termine le film sur trop d'explications. Mais avant ça, on a eu droit à un sublime auto-portrait en homme seul face à ses démons, à une vision de l'amour proprement harcelé par la douleur, et à une grande mise en scène rigoureuse mais pas si froide qu'on a pu le dire. La photo, malaisée mais imposante, décline toute une gamme de gris, de cacadois, de pastels, qui ajoute à la morbidité de cette oeuvre hantée ; les costumes sont dans la même veine, froids et carrés ; la musique romantique appuie encore cette tristesse latente qui émane de tout ça : c'est terrible à regarder, mais c'est d'une fulgurante intelligence. Comme un négatif de La Nuit Américaine, qui envisageait le cinéma du côté des petits bonheurs, La Chambre Verte témoigne de la douleur qu'il y a à aimer les films (et donc à aimer les morts). Immense.

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