On ne peut point dire que ce soit la fête du slip à tous les étages que ce portrait de cette pauvre Mouchette qui a de faux airs de Charlotte Gainsbourg adolescente. Malmenée du début à la fin, cette "mal-apprise" a bien du mal à trouver une once de satisfaction dans ce petit village; "Je les hais tous" pourrait être son leitmotiv, chez celle qui subit à la fois toutes les brimades et se méfie tout autant des bonnes intentions à son égard. Du Bresson au cordeau, qui montre sans jamais démontrer, une oeuvre sèche qui nous plonge littéralement dans la vie de cette petite gourgandine.

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La seule séquence qui arrache un sourire à Mouchette est celle où, une femme lui ayant donné un jeton pour faire de l'auto-tamponneuse, elle se retrouve attaquée de toute part, notamment par un homme. Elle tente de rendre certains coups mais la plupart des temps, on la voit violemment secouée : les coups, ce n'est pas ce qui la gène, d'autant que pour une fois, il s'agit de s'amuser... seulement même dans le divertissement, elle doit accuser le coup... Elle reviendra vite sur terre lorsque, à peine sortie de l'auto, suivant timidement cet inconnu, son père lui fout une gifle. A part cette petite parenthèse "de plaisir", Mouchette passe son temps à être brimée : à l'école, aussi bien par la vieille fille d'instit que par les autres écolières, ou chez elle - sa mère passe son temps alitée et elle doit s'occuper du bébé entre deux baffes, les deux hommes de la maison, qui trafiquent de l'alcool, étant soit absents soit muets. Mouchette tente de rendre coup pour coup en jetant de la terre à ses camarades, en nettoyant ses godasses toutes boueuses chez la première grand-mère qui l'accueille chez elle, comme si elle avait compris que le seul réflexe de survie était, en ce bas monde, la méchanceté. Lors d'une nuit où elle reste des heures sous la pluie dans la forêt, elle rencontre le fameux braconneur du coin qui va non seulement vouloir se servir d'elle pour avoir un alibi (tant que cet homme est hors-la-loi, contre les autres, contre l'autorité, elle lui promet son aide) mais qui ne tarde point aussi à profiter d'elle sexuellement : Mouchette se défend puis se rend mais ne cherchera jamais le lendemain à se plaindre; d'une part ce n'est point sa nature, d'autre part, elle en fait presque un trophée ("c'est mon amant") comme si elle avait trouvé un allié. Mouchette semble prise au piège de sa condition comme les pigeons qui finissent inexorablement dans les collets du braconneur au début du film. Quel est l'échappatoire possible...? Condamnée d'avance la Mouchette...

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Bresson capte parfaitement cet "esprit de village" sans avoir besoin de tomber dans le folklore : une fête foraine, la jalousie exacerbée entre deux hommes qui convoitent la même serveuse du bar, les flics qui savent quand fermer les yeux devant les petits trafiquants, le dénuement de certaines familles en marge de la société... Pas besoin une nouvelle fois de se noyer sous les dialogues (magnifique scène quand le père et le frère de Mouchette viennent livrer l'alcool, prendre les biffetons au bar, boire deux canons cul sec avant de repartir sans qu'un mot n'ait été échangé - no comment), la caméra de Bresson traque, épie ses personnages : cette misérable Mouchette avec ses deux pauvres noeuds dans les cheveux, ce braconneur aux yeux chassieux, épileptique et pervers, ce garde-chasse plus courageux en paroles que dans les actes... C'est un monde dans lequel Mouchette s'embourbe, à l'image de sa galoche qui reste collée au sol humide. Elle est définitivement sur une mauvaise pense, ça tombe plutôt mal, vu qu'en général, en contre bas, il y a souvent une rivière. Inexorablement bressonnien.

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