"Les êtres nous sont d'habitude si indifférents que, quand nous avons mis dans l'un d'eux de telles possibilités de souffrance et de joie pour nous, il nous semble appartenir à un autre univers, il s'entoure de poésie, il fait de notre vie comme une étendue émouvante où il sera plus ou moins rapproché de nous".

71Kh6wVouILC'est quand même autrement plus piquant de taguer Proust dans la catégorie "auteur" que les trois-cent-douze autres pseudo-écrivains de la rentrée littéraire, n'est-il pas ? Oui, saturant un peu au niveau de la plate littérature, je me suis décidé de me relancer dans cette Recherche du Temps perdu pour un peu moins perdre le mien. Alors que dire, hein, ne serait-ce que de ce premier petit tome ? Oh, je ne vais pas vous faire un cours de littérature pour nuls en relevant d'un œil acéré à quel point cet écrivain ne fait pas dans la demi-mesure quand il attaque une phrase (et deux heures plus tard...). N'empêche, que cela relève souvent de la gageure de savoir quand faire une pause dans la lecture de la chose. Le Marcel, quand même, il sait tellement bien mêler les souvenirs aux remémorations et les remémorations aux souvenirs, que tout cela se lit dans un flux continu, sans qu'on s'aperçoive parfois des transitions, des changements de lieux, de personnages... C'est comme un montage cinématographique invisible et ça, j'avoue, j'admire. Au-delà de ça, on prend un grand plaisir à retrouver ce jeune narrateur obsédé par les bisous de sa mère, délirant sur la position des meubles dans sa chambre ou sur les vitraux d'une église... Les fleurs d'aubépine, aussi, il faut qu'on en parle des fleurs d'aubépine, sur lesquelles le gars est capable de parler ad vitam. L'enfant éprouve des sensations à la recherche desquelles l'adulte n'a de cesse de partir. Je ne vous ferai pas l'offense d'évoquer une petite madeleine, on est entre amis, mais cette "nostalgie permanente" qui débouche sur cette volonté de retrouver, de décrire une première impression, ce n'est tout de même pas rien. "C'est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu'ils m'ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donne encore de la joie. Soit que la foi qui crée soit tari en moi, soit que la réalité ne se forme que dans la mémoire, les fleurs qu'on me montre aujourd'hui pour la première fois ne me semblent pas de vraies fleurs." Ce n'était pas forcément mieux avant, c'était.

Bon, on prend notre petite dose de descriptions élégiaques de la nature, de critiques acerbes de ces contemporains d'alors (ce n'est pas Flaubert, Marcel, mais l'ironie saignante n'est jamais très loin dans ce portrait notamment des Verdurin et de leur petite clique ; les femmes, aussi, d'ailleurs, peuvent en prendre en passant pour leur grade : "Jusque-là, comme beaucoup d'hommes chez qui leur goût pour les arts se développe indépendamment de la sensualité, un disparate bizarre avait existé entre les satisfactions qu'il accordait à l'un et à l'autre, jouissant, dans la compagnie de femmes de plus en plus grossières, des séductions d’œuvres de plus en plus raffinées, emmenant une petite bonne dans une baignoire grillée à la représentation d'une pièce décadente qu'il avait envie d'entendre ou à une exposition impressionniste, et persuadé d'ailleurs qu'une femme du monde cultivée n'y eût pas compris davantage, mais n'aurait pas su se taire si gentiment".) mais on craque résolument devant cette tendance à célébrer maladivement l'attachement pour un être... On pourrait simplement employer le mot d'amour, mais cela dépasse le concept... Quand Swann tombe dans le puits Odette (puis le jeune narrateur dans celui de Gilberte enfant), c'est son corps, son âme, sa foi, sa fierté, son être qui y disparaissent... Dès lors qu'il prend conscience qu'elle lui manque, il n'aura de cesse de chercher sa compagnie, de s'ingénier à la croiser, de se pourrir littéralement la vie... Pour une femme qui n'est pas son genre, que, non, pour le coup, il n'aime pas vraiment... Mais, mais, mais il ne peut se défaire d'elle et cette obsession méta-sentimentale, méta-amoureuse nous est compté avec un brio terrible ("Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on aurait pas pu l'arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier : comme on dit en chirurgie, son amour n'était plus opérable".) On peine avec lui, on souffre avec lui, on se rabaisse avec lui (ah oui, cela, j'en aurais été sans doute capable, diable...) et on ricane de lui pour se sentir un peu mieux - roh, tout de même, il ne va pas jusqu'à...  C'est très dur, mais tout cela est enveloppé dans des phrases si mélodieuses, si intelligemment alambiquées, si diablement rythmées (on relit bien parfois quatre ou cinq fois la même phrase pour mettre la main sur le sujet mais quand on y arrive on se sent un peu moins sot) qu'on ne peut que se laisser bercer par ces hauts et ces bas sentimentaux qui ne sont pas tant que cela, finalement, d'un autre temps.

Et puis quand surgit des phrases aussi lapidaires et terribles que celle-ci, "Il se taisait, il regardait mourir leur amour" on se met à genoux et on pleure en rêvant malgré tout d'une suite à notre malheur (amoureux), à notre bonheur (littéraire), et en rêvant tout bonnement à des jeunes filles en fleurs. La recherche ne fait que commencer.