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A tous les gens qui n'ont plus d'espoir dans le pouvoir de fascination des films d'horreur, qui ont renoncé à sentir le moindre choc dans les images gentillettes qu'on nous demande d'engloutir à longueur de temps, qui ont définitivement baissé les bras depuis 20 ans face à la pauvreté du genre... je demande à genoux de se taper Begotten. Je reste scotché par la puissance visuelle de cet objet barré, qui cultive le malaise comme un des Beaux-Arts, qui renoue avec les grands "scandales" que furent les grands films traumatiques des années 70. Les images de Begotten me semblent pour ma part directement reliées à mon cortex, à cette partie sombre et déniée de mon cerveau, celle qui peut produire des flashs cauchemardesques absolument morbides. Pourtant, on est en plein dans le cinéma expérimental, celui par exemple qu'a cherché Lynch avec Eraserhead (film auquel on pense souvent) : Merhige produit des images traumatiques, et qu'il y trouve une explication ou une signification symbolique héritée de la Bible importe peu. Il semble en effet que le bougre travaille sur la mort de Dieu et sur l'avènement d'une nouvelle vie sur les décombres de l'ancienne ; bon, on s'en fout, on accepte de ne rien comprendre à la chose. Nous, tout ce qu'on voit c'est le choc que ça procure.

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Dès les premières secondes, on est fasciné par l'univers morbide mis en place. Noir et blanc crasseux, pellicule scratchée façon vieux film retrouvé au fond d'une malle, surexposition et sous-exposition de la lumière, montage à l'arrache, sons stridents, glauques, répétitifs, bruitistes, nous voilà dans une zone marécageuse de nos pires fantasmes. D'autant que ce qui nous est donné à voir est à l'avenant : une créature génialement dessinée, blanche comme un mort, bavant du sang, affalée dans un décor très 1900, se mutile elle-même en s'arrachant les organes. Il y a dans cette vision, surtout placée ainsi dans une esthétique un peu amateure, quelque chose qui réveille un sens du sacré en même temps que du blasphéme, et l'image s'imprime directement dans votre cerveau. De cette créature dégueulasse, sanguinolente, vraiment époustouflante visuellement, surgit une autre créature, jeune fille qui aussitôt s'empresse de se masturber... ou pas, selon que vous voyez cette image crasseuse de doigts s'enfonçant dans une matière indéfinissable et moite comme une vision sexuelle ou non. Puis changement de décor, et voici un autre monstre génialement pensé. Un corps supplicié, en proie à des convulsions, en transe dans un désert de cailloux éclairé par une lune pâle : là encore, le malaise incarné en une image, quelque chose qui dépasse la signification, quelque chose d'à la fois ancestral et bizarre. Ensuite, c'est une longue série de sévices, arrachements d'organes, émasculation, viol, coups, effectués par un groupe de "moines-magiciens-sorciers" pour finir par broyer le corps en petits bouts et l'enterrer définitivement.

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Au total : 75 minutes d'images intenses, de sons génialement malaisants, de symboles cryptiques et de chocs frontaux, une longue suite de collisions avec tout ce qui vous sert de base. Très déstabilisant, le film joue la carte de l'expérimental pur, acceptant les longueurs (et il y en a un peu), les répétitions du moment qu'elles prolongent le malaise, les images quasi-illisibles et les bruits très désagréables. Quand Merhige tombe dans l'ésotérisme pur et dur (ses moines, pas très réussis dans ce contexte, ou la toute fin, un peu mièvre alors que tout le film est trash), il peut fatiguer, et ne s'en cache pas.  Mais quand il laisse parler l'émotion, la sensation, son univers est vaste comme un paysage mental. On reste hypnotisé par ce flot d'imagerie morbide, sexuelle, christique, gore et brutale, et happé par ce petit trésor de poésie sombre, que n'aurait sûrement pas renié un Baudelaire ou un Bacon en forme. Génial.

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