9782072968143,0-8683238On a tellement (mais tellement) aimé le premier livre de Pauline Delabroy-Allard, et tellement (mais quand même un peu moins) aimé son recueil de poèmes, qu'on dira plutôt du bien du nouveau, même si la déception pointe nettement son nez. Et même si elle tombe cette fois-ci en plein dans cette néfaste auto-fiction qui pollue l'essentiel de la production française contemporaine. Car, oui, la dame aborde frontalement et sans scrupule le genre, puisque la voilà en plein exercice de nombrilisme. Vaste et important sujet que celui de Qui sait, en effet : mais diable, d'où viennent les trois autres prénoms accolés à l'état civil à celui de Pauline, à savoir Jeanne, Jérôme et Ysé ? N'y a-t'il pas là matière à un livre palpitant sur les origines, sur l'identité, sur un trouble passé qui serait tu depuis des années par sa famille ? Ne peut-on y voir un sujet tout trouvé pour écrivaine en peine d'inspiration, désirant rentrer dans le moule commun, et aimant à contempler sa propre personne dans un miroir ? Ne lésinons pas, et attaquons cette enquête qui s'annonce passionnante.

Bon, elle sera à la hauteur de l'enjeu : ce que rapportera Delabroy-Allard de ses investigations acharnées (qui consistent en général à lire au soleil, se payer un petit voyage à Sousse ou rêvasser sur des photos) s'avérera tout juste intéressant pour remplir les 200 pages du livre. On a beau dire, tout le monde n'a pas un destin de dingue, et parfois les deuxièmes prénoms ne dévoilent rien de bien folichon. On taira les conclusions sur lesquelles l'auteur débouche concernant chaque prénom, c'est de plus en plus sans intérêt au fur et à mesure qu'on lit. moi, j'aurais arrêté le projet à la première enquête, convaincu qu'il n'y a pas là matière à bouquin. Mais Pauline-Jeanne-Jérôme-Ysé, elle, est persuadée que la vie de sa famille intéresse tout le monde, et y va donc avec une belle candeur. A l'exception du "mystère" qui plane autour de ce Jérôme, qui permet enfin à Delabroy-Allard de se sortir de son quotidien, de se mettre en danger, de courir le monde et de livrer au final un portrait assez juste du milieu homo des années 80, on reste dubitatif devant les rocambolesques aventures en chaise longue de la dame. Côté fond, donc, on est proche de la catastrophe et on pense à la déforestation avec de plus en plus de peine.

Mais, mais, mais. Il faut reconnaitre ce qui est : Delabroy-Allard écrit supérieurement, et parvient à faire oublier l"inanité de son fond par une écriture brillante, dynamique, rythmée au cordeau, en pleine possession de tous ses moyens pour rendre la moindre anecdote amusante ou palpitante. Si bien qu'on se demande si ça n'est pas ça, finalement, le projet : transcender un sujet sans intérêt par l'écriture, montrer que celle-ci enchante le réel, le rend plus intéressant qu'il n'est en vérité. Avec son style nonchalant, faussement relâché, en réalité tranchant et très réfléchi, avec sa science très savante de mêler le populaire et l'érudit, avec sa façon impeccable de donner un tempo inattendu aux phrases les plus banales, elle nous emporte sans souci dans un flow assez bluffant. Et on se retrouve à se marrer devant le voyage foireux en Tunisie, à doucement s'émouvoir devant l'intelligence de la lecture du Partage de Midi de Claudel, à se passionner pour une bête demande d'information à la mairie de Pétaouchnok. Il faut sacrément du talent pour parvenir ainsi à nous convaincre malgré tout. Delabroy-Allard serait capable de réécrire l'annuaire et de le rendre intéressant. Un fond inepte, un style brillant : eh bien on aime, voilà.