Sans titreToujours un plaisir de retrouver la prose provocatrice et intelligente de Nathalie Yot, aussi compétente dans la poésie que dans le roman, dans les concerts que dans la descente de bières blondes. Ce roman-ci s'annonce au départ comme écrit en mode mineur, la dame jouant sur des sujets qui semblent un peu éloignés de son univers habituel. On y rencontre Elvire, violoncelliste célèbre, à l'orée d'une série de répétitions avec un grand chef d'orchestre, et Yann, son amoureux passionné, qui a du mal à concevoir qu'elle va se trouver éloignée de lui pendant de longs mois. Durant son absence, il va fomenter un acte pour prouver son amour à la belle : lui fournir de quoi assouvir son fantasme, à base de séquestration, de manipulation, et d'interdits transcendés. Ça promet d'être torve et sanglant. Sauf que les rapports de dominant/dominé, proie/prédateur, vont se complexifier au cours de ce livre étrange, jusqu'à déboucher sur une réflexion sulfureuse sur les limites de la passion, les bizarres chemins que prend la sexualité pour s'assouvir, et la notion de communauté (de lieu, de goûts)... sujets qui conviennent bien à Yot, finalement, qui retombe peu à peu sur ses pieds.

Tribu renoue avec la part sauvage de ses personnages, pourtant civilisés en diable. L'animalité ne cesse de surgir de ces trois êtres humains, que ce soit dans les cris gutturaux et incontrôlables qu'Elvire balance en pleine répétition, dans les combats sanguinaires auxquels se livrent Yann et Mina, dans la sexualité ancestrale à laquelle ils se livrent au final, et jusque dans ce cannibalisme qui semble les fasciner autant l'un que l'autre. Cette façon de faire surgir la bestialité dans l'univers très feutré et très érudit de la grande musique fait beaucoup pour le charme dérangeant du livre, et le personnage d'Elvire, inadapté et imprévisible, incapable de rentrer dans le moule de ce monde très rigoureux qu'est la musique classique, est une belle création. On aime moins ce Yann qui manque un peu de profondeur et de complexité. Yot est visiblement plus à l'aise pour fouiller l'âme féminine que masculine. Elle est en tout cas plus qu'habile pour tresser une trame qui, de relativement innocente, va plonger assez loin dans la psyché humaine au final. Avec son écriture tranchante, faussement simple, avec sa façon futée de parler de groupe (l'orchestre, le trio amoureux) par rapport à l'individu, avec sa très jolie manière de nous amener jusqu'au point incandescent de son récit (le tabou ultime), Nathalie Yot réussit un beau roman sur la liberté et l'assouvissement de soi-même. Et gagne du coup une bière blonde, à valoir sur la prochaine tournée.