9782843049316,0-6270904Mesdames et messieurs, voici le premier livre que j'aie lu en entier depuis deux mois, ce qui pour un libraire, ne manque pas de panache. Je sais pas, un dégoût de la chose écrite, subitement... Ce qui n'empêche qu'un nouveau Marcus Malte est une raison suffisante pour sortir de sa tannière. Ses sympathiques polars et surtout son magnifique Le Garçon sont des arguments pour reprendre goût à la littérature, et ce Aires vient nous le confirmer. Projet simple au départ : nous sommes sur une autoroute française de base, avec ses aires de repos, ses véhicules de toutes sortes qui se croisent, ses personnages banals ou particuliers, ses dizaines de biographies qui se juxtaposent et se dépassent dans un magnifique pot-pourri d'humanité. L'autoroute semble être un lieu où peuvent cohabiter tous les types sociaux. Le roman saisit une poignée de personnages et développe la vie de chacun, mettant en valeur l'originalité, l'unicité de chacun : du plus petit rang de l'échelle sociale jusqu'au plus haut, tous ont leurS petites histoires, leurs grands amours, leurs épisodes minables, bref tous ont leur part d'identité. Avec pour horizon commun en ce jour (je ne gâche rien, on s'y attend), le crash qui va avoir lieu, et qui mettra tout le monde d'accord. Un peu mécanique comme principe, oui, mais aussi tout à fait pertinent pour le projet qu'est celui de Malte : démontrer que toutes les vies sont uniques, et que toutes sont unies dans la mort.

Prises chancune séparément, comme Malte le fait par ses chapitres qui s'intéressent tour à tour aux unes puis aux autres, ces vies sont hétérogènes, bien séparées : que ce soit le père de famille ruiné qui emmène son gamin à Disneyland pour une flambée de ses derniers euros, le poète solitaire qui fait du stop, l'héritière parvenue et cynique qui fait sa fortune sur l'exploitation des petits vieux, le couple de septuagenaires si bavards et si complices, la mère de famille normative jadis illuminée et bouleversée par une courte expérience lesbienne, ou le conducteur de camion au passé glorieux, chacun a fait de sa vie quelque chose d'unique ; raté parfois, apaisé d'autres fois, avec ses moments de hauts et ses moments de bas, avec ses douleurs intenses et ses illuminations, mais unique. Mais même si elles sont toutes différentes, le roman se charge de nous rappeler ce qu'elles ont en commun : au cours de ces voyages en voiture, la radio diffuse des nouvelles et des chansons qui unissent les hommes dans une même contemporanéité, et dans une même temporalité. Et puis il y aura cet accident, qui se chargera de faire rentrer tous ces destins particuliers dans un présent commun...

Au-delà de ce sujet somme toute plutôt banal, c'est l'écriture de Malte qui épate, comme elle l'avait fait avec Le Garçon, moins puissamment peut-être mais toujours par un sens très aigu du rythme, du bon tempo, du mot qui martelle et qui percute. Toutes ces vies pathétiques et grandioses sont racontées avec panache, avec une énergie constante, avec un humour souvent assez ravageur, et avec un sens de l'anecdote qui peut rappeler les grands auteurs américains qu'on aime, de Harrison à Oates. Il en ressort une saine colère adressée au monde capitaliste et marchand, un coup de pied au cul de ceux qui ne parviennent pas à prendre une décision, qui passent à côté de leur vie, qui se contentent du banal. Un roman rock'n roll, finalement, ou romantique, disons, qui clame notre droit à la grandeur et le nécessaire refus de la concession. Le livre est rythmé par les notes prises par un écrivain dans un petit carnet au cours de sa vie, notes qu'on sent très sincères et très autobiographiques de la part de Malte (remplies d'ailleurs de poèmes, et on sent bien que le gars a bien fait de choisir la prose...) : elles sont la profession de foi d'un qui n'a jamais rien lâché, un des derniers Mohicans de la vie pure visée par le roman, un qui ne cède pas. On the road again.