legarconplat1-hd-572140Malte ressucite les grandes heures du roman épique avec ce livre puissant, qui va son chemin en prenant plein de pistes différentes et vous laisse échoué sur le sable. C'était pas gagné au départ pour autant : les 160 (!) premières pages sont bien intéressantes, mais constituent un roman à part entière, qui n'a rien à voir avec le reste ou presque. Un garçon surgit de nulle part, sa mère sur les épaules, sorte de Narayama moderne ; on ne sait rien de lui, on sait juste qu'il est muet. Après avoir enterré celle-ci, il va devenir d'abord l'idiot du village dans un bled qui l'exploite, puis garçon de cirque pour un ancien lutteur. Des pages lyriques, puissantes, certes, mais qui n'ont rien à voir avec ce qui va suivre. On apprécie pourtant ce style éclectique, qui passe d'une description assez réaliste à des pages poétiques, de grands élans lyriques à des moments triviaux. Si l'apparition du garçon se fait dans un style "bigger than life", les épisodes du village et du lutteur sont volontiers grotesques, et on sent que Malte écrit ces pages comme une préparation, comme pour se chauffer en quelque sorte.

Quand le garçon rencontre une jeune fille de famille, le roman démarre vraiment. Et Malte n'y va pas avec le dos de la cuillère. D'une ambition démesurée, son livre veut embrasser tout le siècle, et le fait avec un souffle et une énergie incroyables. Son roman est une succession de creux et de sommets, chaque chapitre étant en soi-même un court roman, un exercice de style. Un épisode érotique et on a droit à un chapitre entier sur le vocabulaire du cul ; une attaque et on a droit à un chapitre épique, où les paroles de La Marseillaise s'entremêlent à l'action ; un pélerinage et on a droit à un chapitre entièrement voué aux noms des disparus pendant la guerre... le tout en poursuivant le récit avec un art de la narration hérité du XVIIIème siècle, un roman picaresque qui fait passer par toutes les émotions de la terre. Le garçon est un enfant sauvage, un témoin muet du siècle qui regarde l'évolution des moeurs, la guerre, avec la candeur d'un enfant. Abimé dans sa chair, et surtout dans sa raison, il n'aura servi qu'à canaliser les pulsions de ses contemporains, qu'elles soient meurtrières, sexuelles ou amoureuses ; il est l'enfant du siècle, celui qui regarde sans comprendre, sans commenter, sans se révolter. Son atavisme va de pair avec la franchise qu'il met dans tout ce qu'il entreprend. Il est une sorte de double du lecteur, qui regarde sans pouvoir intervenir, qui se laisse emporter par la trame sans pouvoir se révolter. Malte raconte tout ça dans un très vaste roman, qui agace parfois, qui ravit souvent, qui vous mène par tous les sentiments et vous propose tous les jeux littéraires possibles. Un grand livre, dans tous les sens du terme.