9782070370481,0-640840En 1975, le bon Gary, médaillé de guerre dans tous les sens, aventurier en Afrique, de retour de 12 tours du monde et de 32 actes héroïques, a une petite tendance à se déplumer et se retrouve face à l'événement le plus important de sa vie : la perte de ses facultés viriles. Son ersatz qui ne cache aucunement l'aspect autobiographique de cette oeuvre, Jacques Rainier, a beau être marié avec une beauté aimante de la moitié de son âge, le fait est là, il a de plus en plus de mal à bander trente fois dans la journée et à durer plus d'une heure et demi au lit. Une conversation avec un collègue dans le même cas est le début d'une longue et douloureuse remise en question de sa personne, et le gars est assailli par les doutes et les renoncements, au cours d'une période qu'il faut bien se résoudre à appeler le passage à la vieillesse. Ça pourrait être très anecdotique sous la plume de n'importe qui d'autre. Pour ce coq plein d'orgueil qu'est Romain Gary, ça ne passe pas, et ça donne un roman douloureux, pathétique, très masochiste, tout à fait dans sa veine caustique et sarcastique habituelle. L'occasion de revenir sur quelques hauts faits sexuels du passé (tous valorisants, ça va de soi), et surtout d'aller fouiller dans la psyché masculine de son auteur : Gary associe sans vergogne la puissance sexuelle qui lui échappe à la puissance guerrière, aux hauts faits de son histoire personnelle. Pour lui être un homme complet c'est prendre des risques en avion, sauver la France, négocier des affaires financières complexes, tomber toutes les femmes et bander. Point. Vision réac de la chose, que le gars ne fait pas mine de cacher : il sait qu'il appartient à une génération où la virilité en passait par la vigueur sexuelle, et même si c'est ridicule, même si les compagnons de son âge semblent déjà morts et enterrés sous leurs conceptions antiques de la masculinité, il joue avec cette image, en se moquant au passage pas mal de lui-même.

Son personnage est donc un homme d'affaires en pleine crise existentielle, professionnelle et personnelle : en train de boucler un contrat qui peut le ruiner ou l'enrichir, tourmenté par ses rapports aec son fils et son frère, torturé par sa femme qui ne lui veut pourtant que du bien, il va s'enfermer dans ce cercle fatal jusqu'à la pensée du suicide. Il va aussi aller faire un petit tour dans son passé, sur les traces d'une ancienne amante (qu'il a bien sûr comblée en son temps) et de ses exploits militaires (la libération de Paris, et toutes ces femmes qu'il a satisfaites, tu penses). Gary, ce gros malin, parvient à la fois à rire de ses conceptions ringardes et à les justifier. Le livre est plaisant, amusant, fait parfois lever les yeux au ciel devant tant de forfanterie, parfois regarder mélancoliquement sa teub en priant qu'il ne nous vienne pas les mêmes doutes (j'ai 47 ans) (mais j'ai satisfait toutes mes femmes, hein) (me regardez pas comme ça). Il y a toujours ce rythme impeccable, ce sens de la formule ravageur (ma préférée (de mémoire) : "Si tant d'hommes rêvent de Marilyn Monroe, c'est que tant d'autres hommes rêvent de Marilyn Monroe."), cet humour hyper affûté, cette crânerie sans cesse contrebalancée par un sentimentalisme touchant (le côté Gary/Ajar). Mais pour cette fois, le gars tombe plus souvent qu'à son tour dans des travers qui menaçaient déjà quelques-uns de ses anciens romans : la vulgarité. Il gère assez mal les registres de langage, écrit visiblement ce livre sans vraie ambition ou sans plan, et du coup les hiatus entre trivialité totale (voire un certain machisme) et grandes lignes élégantes vous agressent les yeux. Sur un sujet aussi délicat, et dans un roman aussi brillant quand il le veut, il aurait fallu d'autres procédés que le recours à la gauloiserie ou à la blague de cul. On ferme les yeux, parce qu'on l'aime bien, notre Romain, et qu'on lui pardonne tout, y compris ses accès de beauferie. Mais on sent quand même qu'on n'est pas là dans le grand Gary, et que ce livre ressemble parfois à une bonne blague un peu légère.