Nos-debuts-dans-la-vie

Petite gâterie théâtrale de l'ami Patrick qui semble, Nobel acquis, avoir enfin eu le courage de se lancer dans ce petit épisode qui respire l'autobio (même si chez Modiano, on reste toujours dans la subtilité, monsieur, et la mise à distance). Deux jeunes, Jean et Dominique (oui, on flaire déjà le petit côté intime), se croisent dans les loges d'icelle : lui trimballe son premier manuscrit qu'il ne cesse de retravailler, elle est en pleine répétition de La Mouette. Ils s'aiment, résolument, nos deux tourtereaux, semblent avoir toute la vie (artistique) devant eux, malgré les doutes, et ne sont enquiquinés que par la mère (comédienne également... rayon boulevard) et le beau-père (un écrivaillon crâneur) du gars Jean. Nos deux jeunes gens s'isolent progressivement dans les loges (ils y dorment) pour échapper aux petites discussions pinailleuses des deux adultes (Jean, tu ne devrais point fréquenter cette jeune fille...) ; ces deux ombres finissent malgré tout par troubler quelque peu son sommeil : elles envahissent ainsi les rêves de Jean qui, même endormi, tente de prendre de la distance avec ces deux figures moralisatrices de bas-étage. Il faudrait bien sûr le voir sur scène (bah oui) mais on ressent déjà à la lecture ce joli jeu troublant entre "jeunesse ressuscitée" (Jean évoque le fait de prendre des notes pour un futur ouvrage... qui mettra donc du temps à murir), "rêve éveillée" et "projection vers l'avenir" (entre ce Jean-là et le Patrick d'aujourd'hui, on sent bien que la frontière est diablement poreuse). Sans coup d'éclat, à l'aide de dialogues joliment pesés, il nous semble assister à un nouveau pan de la jeunesse de Modiano qui n'aime à se dévoiler que fil par fil. Une petite et tranquille lecture du soir qui se savoure comme une fine tablette de chocolat à l'orange.