9782072746314,0-4433319La gloire n'a pas gâché notre Patrick Modiano, et le voilà en 2017 nous resservir strictement le même bouquin qu'en 2015, 1996, 1888, 1972 et 1967. Oui, on  a déjà lu ça, pour peu qu'on ait déjà ouvert un Modiano, mais une fois qu'on a dit ça, il faut aussitôt ajouter : on s'en tape, parce que c'est toujours aussi beau, singulier et ineffable. On peut même dire que cet opus-là est encore plus radical que les autres, que, cette fois, Modiano écrit sur l'eau, que son texte vous coule entre les doigts façon sable fin. Il s'agit d'un roman sur les souvenirs, sur la mémoire, sur le pouvoir qu'a (ou pas) la littérature d'invoquer le passé, de ramener à la surface des faits disparus, oubliés. Le gars convoque vaguement, au fil des pages, des noms qu'il a connus, des rues qu'il a traversées, des visages de gens qu'il a croisés, des impressions qu'il éprouvât au cours des années 70. Souvent ce n'est qu'une adresse dans son carnet, une vision fugace de quelques secondes, un parfum, une sensation. Mais il y a peut-être dans ce réseau infini une vérité cachée, quelque chose qui fait que la littérature peut faire des choses, faire renaître une émotion, un peu à la Proust. Douloureusement, le gars fouille dans le chaos de sa mémoire, et son roman devient anxieux, accroché à ce qui reste de ces lambeaux d'histoire qui reviennent subitement sous sa plume. Dans un texte très court, qui semble déjà en ruines, composés de bribes de choses conservées sous vitrine comme des bibelots fragiles, Modiano se torture pour essayer de ne pas mourir, convaincu que tant que ces noms, tombés dans l'anonymat, seront entretenus pas ses textes, il restera vivant. Il y a quelque chose de ravageur dans ce travail très personnel voué à l'échec : le combat de Modiano, discret, poli, sans bruit, est un combat primordial, puisqu'il s'agit de conserver des choses dans un livre, des choses qui, sans lui, disparaîtraient à jamais. Son style, de plus en plus indicible, se retire complètement derrière le sujet, qui n'en est presque plus un. Franchement, personne n'écrit comme ça, et si ce style introspectif et tourmenté peut fatiguer, on ne peut nier que le projet est fort et le résultat unique. Prix Nobel, moi j'dis.  (Gols 09/11/17)


"Mais j’ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d’oublier."

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J'ai lu cette phrase, l'ai relu, puis relu en me disant finalement que tout Modiano était dedans : "avoir la mémoire de personnes que l'on s'est efforcé d'oublier" ; c'est une bien belle définition de l'ensemble de son œuvre où l'on flotte constamment entre la mémoire et l'oubli, celle-là ne pouvant s'empêcher de sauver celui-ci, celui-ci se refusant de disparaître (qu'on le veuille ou non) à cause de celle-là. Eternel roman d'une jeunesse qui n'en finira jamais de finir grâce à la littérature avec toujours ces multiples rencontres hasardeuses, étranges (un groupe de personnes versées dans les sciences occultes), amoureuses, prenantes (cette micro chambre que l'on ne quitte plus), dramatiques, tragiques (ce corps d'une personne morte laissée dans un appart (lieu du crime sur lequel est appelé le narrateur qui décide de le quitter avec la "meurtirère") comme un écho de la conception de l'amitié de Guitry (un véritable ami c'est quelqu'un qu'on peut appeler en pleine nuit après avoir tué quelqu'un - de mémoire) ou d'autres romans ou scénarii signés Modiano (Bon Voyage de Rappeneau)). On est toujours entre cette obsession du passé, prégnant, indélébile et ce désir, pour ne pas dire ce soulagement, de l'avoir laissé derrière soi... Modiano, pour synthétiser les deux tendances, semblent prendre un certain plaisir à convoquer ces fantômes, à les faire revivre, comme pour mieux s'en tenir éloigner, comme pour les exorciser à jamais en les ancrant, en les encrant noir sur blanc sur une feuille de papier. Toujours un peu la même rengaine, certes, mais avec toujours un peu plus d'épure, un peu plus de maîtrise, un peu plus de précision dans le flou (ouais, j'assume). Un petit roman (plaisir avant annuel qui se raréfie) que l'on savoure le temps d'un week-end, d'un dimanche matin, pris que l'on ait entre la tendre nostalgie… modianesque (on le lit depuis vingt ans, on a fini par grandir et oublier ensemble) et l’envie d'aller plus tard faire un tour sur la plage au premier rayon de soleil… pour repenser à ce livre, se le remettre en bouche. Des souvenirs dormants aussi troubles et calmes que des eaux dormante dans lesquel(le)s on prend plaisir à se noyer à demi-éveillé, à demi-conscient. Noble Nobel, oui.  (Shang 19/11/17)