9782841006045,0-3022302"La majeure partie de ces textes sont inédits", annoncent roublardement et avec faute de syntaxe* les éditions Bartillat. On ne la fait pas au bon vieux collectionneur que je suis : seuls 4 ou 5 textes** étaient réellement inconnus, le reste ayant déjà paru dans différents recueils. Pas grave : ce bouquin réunit les textes que Miller lui-même voulait voir réunis, et ça donne l'occasion de relire des nouvelles oubliées qui font partie de la meilleure période de la carrière du sieur, les années 40. En un recueil, on aura droit à un très bel aperçu de ce qu'est Henry Miller : il y a des portraits d'amis, de grands délires mystiques, des analyses littéraires, de la philosophie, de l'autobiographie fictionnée, de purs exercices de style, des rêveries, de la prophétie, de l'horoscope, des filles et des paumés du petit matin, c'est parfait. Etonnant d'ailleurs de constater que malgré un tel éclectisme dans les inspirations, le livre reste très homogène, presque logique dans ses enchaînements. C'est parce que, chez Miller, tout est lié, le cul et la littérature, la bonne bouffe et le cosmos, Balzac et le clochard du coin. Pas de hiérarchie dans les passions du maître : il peut s'emballer pour une phrase de Lawrence autant que pour le geste émouvant d'une pute, et tresser 20 pages sur un simple détail, qui lui fait prendre aussitôt la tangente et dériver vers des grandes envolées absconces.

Abscons, le recueil l'est d'ailleurs plus souvent qu'à son tour. On n'est guère passionné, autant le dire, par les fumeuses pages sur la cosmogonie, le mysticisme de Saint François ou les inspirations christiques de Lawrence, pas plus que par ces trop longues réflexions barrées sur Séraphita de Balzac. Quand notre Henry délaye, je peux vous dire qu'on le sent passer, et ces pages sont celles qui ont le plus vieilli, trop solennel, très confuses, trop "au fil de la plume", malgré quelques saillies vraiment géniales. Miller écrit tout ce qui lui passe par la tête, sans faire le tri, et c'est vrai que de temps en temps on tombe au milieu du magma sur des trésors. Mais ces nouvelles ("La Mort créatrice", "La sagesse du coeur", "L'énorme matrice", "Séraphita", "Le collectif absolu", ...), qui constituent une bonne moitié du recueil sont assez pénibles à lire.

On préfère 1000 fois ces portraits, au travers desquels on retrouve la verve incroyablement vivante de notre gars : qu'il décrive son pote Brassaï, son idole Cendrars, une pute dont il tombe amoureux, "le sauvage de Bornéo" ou un simple pique-assiette rencontré au coin d'une rue, il sait en quelques mots rendre le personnage attachant, plus humain qu'humain, drôle et immense. Le plus beau texte, "Le vétéran alcoolique au crâne en planche à laver", contient tout Miller : paillard, sarcastique, violent, mais aussi immensément poétique et en empathie avec tout ce que la vie peut proposer : c'est le portrait d'une sorte de poète clodo, dont toute l'oeuvre de Miller regorge, qui s'amourache le temps d'une nuit de notre auteur, et qui va lui raconter sa vie, en un mélange de sincérité totale et de mensonges éhontés. C'est drôle, dérangeant, rythmé en maître, on distingue là dedans toute l'ambiance des nuits parisiennes et des petits bars interlopes, c'est génial. Beaucoup aimé aussi ces pages sur Raimu, qui donne l'occasion de constater que Miller ne comprend rien au cinéma (eheh) mais est dôté d'un regard très humaniste sur les acteurs. En quelques mots, il met le doigt sur la nature totalement humaine de l'acteur. Tout est question de style, chose que Miller possède de façon innée. La Sagesse du coeur déborde de tous les côtés, rempli à ras bord qu'il est de vie et d'énergie. Il est parfois chiant, parfois génial, parfois maladroit, parfois virtuose, parfois cru, parfois mystique, et parfois tout cela à la fois : du Miller, quoi.

* Mea culpa : l'éditeur de ce précieux bouquin me gourmande en précisant : Le Nouveau Dictionnaire des difficultés du français de Jean-Paul Colin (Hachette-chou, 1970) reconnaît l’emploi du verbe au pluriel avec la formule : une partie + substantif pluriel. Exemple : « Une partie des assistants se sont élevés contre le projet. » Que je reçoive ici et en votre présence 7x7 coups cinglants avec une branche d'orties. Je pourrais arguer tout de même que "la majorité" employé seul, sans complément doit s'accorder au singulier, mais ça va, envoyez les orties.

** Après comptage, sous la demande de Bartillat : 8 textes sur 17 sont inédits. On passe aux ronces ?