jours-tranquilles-a-clichy-1975-250-40090% de l'oeuvre de Miller sont pour moi des classiques, et ces Jours tranquilles ne dérogent pas à la règle : c'est, en un seul livre court, la quintessence du génie millérien, une sorte de condensé de tout son style et de tous ses thèmes, qui montre aussi les maladresses, les excès, les envolées lyriques, bref tout du sieur, jusqu'à son je-m'en-foutisme complet au niveau de la construction. C'est, comme dans la "Crucifixion en rose", le récit de la vie de bohème de Miller à Paris avant la guerre, ici concentré sur quelques jours et quelques anecdotes croustillantes. Littéralement imbibé par le sexe, la crasse et la fureur de vivre, le livre traite par-dessus la jambe tout ce qui fait la grande littérature : c'est autobiographique, mais ça se fout complètement de la vérité ; c'est hyper-littéraire, mais ça parle de putes et de baise ; ça cite les grands auteurs classiques et ça passe allègrement du coq à l'âne sans jamais se soucier de logique narrative ou de Beauté. Du mauvais goût, oui, revendiqué comme la seule façon de sortir du carcan, et littéraire et social, l'expression d'une liberté insensée, insolente, qui ne rentre dans aucun cadre. Le style de Miller, magnifiquement traduit comme souvent (voilà un auteur qui a eu de la chance avec ses traducteurs) est étincelant, débordant de vie : qu'il parle d'un repas, d'une partie de jambes en l'air, d'un coin de Paris ou de l'éternelle June/Mara/Mona, le bonheur éclate dans chacun des mots. Même au plus profond de la dèche (les passages où il pèche du vieux pain dans les poubelles), il nous fait toujours partager ce sentiment exaltant d'être en vie dans une belle ville, d'être là où il faut quand il le faut. Et puis il y a ces portraits savoureux, celui de son pote de misère, pédophile et pleutre mais grandiose ; celui de cette Lolita bête comme ses pieds ; celui de cette entraîneuse fatale qui le fascine. Miller regarde les grands hommes et les minuscules avec une égale tendresse, tout comme il traite les grands moments (fulgurances d'inspiration littéraire, coups de foudre amoureux, exaltations presque mystiques face à un paysage) à égalité avec les minables. Il y a enfin, comble du délice, quelques-uns de ces fameux passages "cosmogoniques" qu'il développe aussi dans les Tropiques, vastes parenthèses de texte arrivées sans prévenir, qui décrochent complètement de la narration pour partir dans des considératioons surréalistes, irrépressibles, poétiques, grandioses, lyriques, et vous laissent à bout de souffle quand la trame principale reprend (en général dans une pissotière crade ou entre les jambes d'une fille, pour mieux cultiver le contraste). Un chef d'oeuvre, bref, n'allons point chipoter, et la meilleure entrée qui soit dans l'univers de Miller si vous ne connaissez pas encore le plus grand auteur américain de tous les temps.