charles-bukowski-shakespeare-n-a-jamais-fait-ca"Il est presque impossible de contempler une physionomie ordinaire sans devoir détourner les yeux vers autre chose, une orange, un caillou, une bouteille de térébenthine, le cul d'un chien. (...) Quelle merde, hein, mon frère, que notre merde ait meilleure mine que nous."

En raclant dans le fond des tiroirs, bonheur, on trouve encore quelques textes valables du grand Buk, et ce journal de voyage en Europe, écrit sur des coins de table en 1978, en fait partie. Non que ce récit ait la grandeur des chefs d’œuvre du maître (citons, au hasard, l'intégralité de son œuvre), mais il contient une bonne vingtaine de grands moments, formules ricanantes comme un diable, digressions alcoolisées et autres accès de poésie trashouille, qui justifient complètement la lecture. Ce voyage, donc, entrepris avec sa gonzesse du moment (aussi barrée que lui), démarre en France, avec une série de cuites en compagnie de Barbet Schroeder et un passage mythique à Apostrophes (raconté de façon franchement hilarante), et se poursuit en Allemagne sur les traces de ses racines (Buk est allemand d'origine). C'est sûrement lors de ce passage qu'on rigole le plus : il retrouve un vieux tonton gentil, revoit sa ville natale, mais semble s'en tamponner comme de son premier caleçon sale et ne pense qu'à déboucher une énième bouteille de vin. Nul sentimentalisme dans ce retour au pays natal, et je dirais même plus : Buk s'ennuie comme un rat mort à contempler les châteaux de Manheim (ça lui va comme du rimmel à une loutre) ou à se fader les cérémonies d'hommage, et il ne souhaite que s'enfermer dans son hôtel à picoler avec sa nana. On ne change pas une équipe qui gagne.

En tout cas, quelques chapitres sont immédiatement mythiques : une lecture publique qui vire à la pantalonnade, quelques interviews avinées qui valent leur pesant d'haleine fétide, une ou deux déclarations d'amour et d'amitié assez touchantes, et surtout cette amertume rigolarde posée sur la vie, cette façon de s'en foutre avec panache tout en restant lucide sur sa propre personne pathétique. Cette édition contient en plus des poèmes inédits du maître, des photos (anecdotiques, cela dit) de Buk lors de ce voyage, et des préfaces, postfaces et post-postfaces assez amusantes. Un kit de survie, finalement.

– Pensez-vous que la vie vaille la peine d’être vécue ? – Pas avec ce micro dans la tronche, enfoiré...
– Est-ce que vous détestez les femmes ? – Pas autant que je déteste les enfants.
– Quel est le sens de la vie ? – La négation.
– Le secret de la joie ? – La masturbation.
– L’essentiel ? – Cinquante pour cent sur les ventes."