untitledToujours eu beaucoup de tendresse pour ce livre-là, et à la relecture je pense que c'est plus dû aux passages concernant les animaux qu'à ceux, beaucoup plus nombreux, où Gary joue à l'observateur cynique de la révolution noire américaine de 68-69. On aime, certes, retrouver dans ceux-ci cette morgue, cet applomb, cette sûreté d'opinion, et cette façon de jouer la provocation coûte que coûte, d'être du côté de la minorité quoiqu'il arrive. Aussi méfiant envers les racistes blancs qu'envers les extrêmistes noirs, aussi dubitatif face crétins ségrégationistes que face aux bien-pensants gauchistes ou aux stars en mal de "déculpabilisation" s'engageant dans la lutte terroriste des Black Panthers, Gary se la joue en solo, contemplant en goguenard les batailles rangées, pensées définitives et autres convictions morales de ses contemporains avec une ironie mordante. Qu'il décrive le discours d'un Marlon Brando confit de crânerie et de politiquement correct ou pointe du doigt la médiocrité de la pensée des leaders noirs, il balance sévère, quitte à cultiver une mauvaise foi et une contradiction d'opinion qui l'honore : on ne sait le situer, vieux con gaulliste et patriote ou progressiste lucide, nostalgique de la colonisation ou défenseur d'une démocratie flamboyante, révolté par le racisme ou fataliste... La scène où il décrit son escapade dans les rues parisiennes de mai 68, jouant tour à tour l'intellectuel de gauche (il se fait cogner par un flic) puis l'ambassadeur bourgeois (il se fait insulter par un grêviste) est emblématique du livre : glissant, insaisissable, énervant parfoir pour sa façon de ne pas dire les choses nettement, mais finalement attachant par cela même : il ne tranche rien, s'amuse du monde aussi violent soit-il, et tire tous azimuth dans un bel élan de liberté, et même, étonnant chez le bon Romain, d'anarchie.

Mais, je le répète, ces pages, même impressionnantes, ne sont pas ce qu'il y a de plus beau dans Chien Blanc. Tout ça prend pour base une anecdote vécue par Gary : un chien trouvé qui s'avère avoir été dressé à l'attaque contre les Noirs, un animal (comprenez : l'innocence incarnée) programmé pour devenir une arme au service de ce que l'homme a de plus bas. L'occasion pour Gary de donner libre cours à sa sentimentalité si touchante, dans une déclaration d'amour sans ambage envers la gente animale, qu'elle soit canine, féline, reptilienne ou autre. La vraie révolte du livre est là : l'innocence bafouée, et l'auteur ne se gène pas pour écarter le cercle de celle-ci à sa femme Jean Seberg, qu'il regarde avec commisération dans ses élans de vraie volonté de faire le bien. Loin des hommes, il décrit le monde des animaux avec une tendresse immense, avec cet étonnement de se retrouver en face de quelque chose qui est justement beaucoup plus beau que l'humanité. Et il le fait dans une splendide écriture : "De temps en temps, j'allais rendre visite à mon python. Je m'installais, les jambes croisées, en face de lui et nous nous regardions longuement avec un étonnement, une stupéfaction sans bornes, incapables chacun de donner la moindre explication sur ce qui nous arrivait et de faire bénéficier l'autre de quelque éclair de compréhension tiré de nos expériences respectives. Se trouver dans la peau d'un python ou dans celle d'un homme était un avatar tellement ahurissant que cet effarement partagé devenait une véritable fraternité." Un livre fourre-tout, mal fagotté et un peu flou, peut-être, mais pour ces quelques paragraphes sur la beauté animale, un livre indispensable.

L'adaptation fullerienne est