4_mois_3_semaines_2_jours_remporte_la_palme_d_or_interview_avec_le_realisateur_cristian_mungiu_cannes_a_la_unePour moi qui garde un souvenir énamouré de mon séjour en Roumanie, la vision de 4 Mois, 3 Semaines, 2 Jours vient me ramener brutalement sur terre. Même sans la radicalité déployée par Mungiu, le pays, qu'on aperçoit par bribes de décors cradingues, y apparaît dans toute son horreur : sale, d'une tristesse sans fond, entièrement livré à la débrouille et au petit profit. Diable, je vais peut-être réfléchir avant de décider de m'y installer.

Gabita est enceinte. Sa copine Otilia va l'épauler pour se faire avorter, au cours d'une journée qui ferait passer celles de Jack Bauer pour des vacances au parc Astérix. Sans aucun jugement moral, en regardant juste les choses se faire comme 18766147_w434_h_q80elles se font, Mungiu signe un film absolument implacable, hyper-travaillé sans jamais nous ébaubir par des poses de petit génie, aussi maîtrisé dans la forme que dans l'écriture. C'est l'école Dardenne, de toute évidence, dans cette volonté de coller au plus près, de montrer tout sans rien lâcher de ses personnages, et aussi dans cette longueur au-delà du supportable de chaque plan, de chaque séquence. Le film est composé en majeure partie de scènes prises en cadre frontal, immobile, et qui s'étirent jusqu'à en avoir épuisé tous les filons (voire toute l'inanité dans la longue soirée chez les beaux-parents). Ce style, certes pas nouveau mais manié ici avec une grande audace, sert parfaitement son sujet. On va voir ce que c'est, un avortement en Roumanie du temps de untitledCeaucescu, et on va le voir en plein cadre et dans la durée. Mungiu nous montre donc tout, que ce soit les moments de latence ou de panique, que ce soit les scènes "parallèles" ou les images très tendues au coeur de l'action (un plan sur un foetus qui est habilement retardé, mais qui, quand il apparaît, glace le sang ; un docteur clandestin qui attend tranquillement son "dû"). La grande idée du film, c'est de choisir de suivre non pas la jeune candidate à l'avortement, mais son amie, très efficace en même temps que dépassé par la violence de cette histoire.

Certains plans sont proprement géniaux, et c'est une des plus belles qualités de 4 Mois18766144_w434_h_q80... que d'être un vrai film de cinéma, et non un téléfilm comme le sujet pouvait le faire attendre. Par la qualité de ses cadres, surtout, qui utilisent l'écran large avec génie, d'autant que la plupart des décors sont vides et visuellement très pauvres. Je vous interdis de regarder ça en DVD, vous y perdriez l'essentiel : une utilisation très originale du scope. A l'inverse du cinéma américain, il n'est pas utilisé pour développer un arrière-plan, ou pour remplir, mais pour vider, justement, pour enfermer un peu plus les personnages dans une structure quasi-mathématique (la chambre d'hôtel : une table en plein centre, 2 pauvres chaises de chaque côté, et l'héroïne qui s'assoit tour à tour sur l'une ou l'autre, prisonnière du cadre). Et puis la dernière scène, immense : deux filles perdues à une table de restaurant, un dialogue 4mois1épuré, et la prise de conscience tardive que ce plan est filmé à travers une vitre (on aperçoit au bout de quelques minutes des phares de voitures qui s'y reflètent), comme si on était définitivement mis à l'écart de ces deux vies, incapables de les comprendre. C'est d'ailleurs sur la froideur que se construit le film, sans pathos, sans empathie pour la victime, assez peu sympathique, sans discours moral sur les agissements des personnages. Le regard-caméra final, pour une fois, est parfait, d'autant qu'il est coupé à peine commencé (parenthèse : il y aurait une nouvelle catégorie de films à fabriquer : les films-qui-tentent-le-regard-caméra (les FQTRC, bof)). Bref, ce film mérite amplement sa Palme, puisque, comme une poignée seulement d'autres primés, il renouvelle assez radicalement le regard.   (Gols - 23/09/07)


ba18267xTotalement au diapason avec mon camarade Bibice à tel point que je ne sais qu'ajouter. Si on fait bien partie de la même famille de réalisateurs que les Dardenne (on pense forcément à Rosetta et à L'Enfant tout deux d'ailleurs primés à Cannes tendance sans paillettes ni tapis rouge - de loin la meillleure), Mungiu utilise avec parcimonie la caméra à l'épaule (la scène paniquante où la jeune femme ne sait comment se "débarrasser" du foetus et vomit sa bile) mais filme en effet très souvent à plat, caméra fixe - on pense d'ailleurs à certaines scènes de 12h08 à l'Est de Bucarest de son comparse Porumboiu -, à l'image de ce plan séquence de la mort lorsque la jeune fille se retrouve pour la première fois à la table de ses beaux-parents : quasi muette, obsédée par la pensée de son amie qu'elle a laissée dans la chambre d'hôtel, on vit viscéralement avec elle son angoisse pendant que la discussion dont elle se contrefout fuse (même pas la peine d'évoquer un quelconque conflit de générations, puisque de discussion il n'y a point, la tension et l'ironie de l'histoire étant encore renforcées par le fait qu'elle se retrouve entourée de docteurs); son petit copain, encore plus en retrait à la table, dépassé lui-même par l'attitude stoïque de sa petite amie, est encore plus pathétique. Il y a dans l'aspect gracile mais buté de cette anti-héroïne interprétée magistralement par Anamaria Marinca quelque chose de la Sandrine Bonnaire des débuts (Gannat et Bucarest même combat...); l'ultime séquence où elle "propose" à son amie de ne jamais reparler de cet épisode suivi de ce long silence (en plus de ce qu'en dit Bibice) glace véritablement le sang. Mungiu, sans épate, sans tics, nous plonge littéralement dans le ce chemin de croix lors duquel l'une sacrifie son bébé et l'autre toute son innocence, sa jeunesse même, serait-on tenté de dire. Cinéma-vérité au sens noble du terme, c'est à dire celui qui se passe de débat, qui montre une vérité crue sans qu'on ait besoin d'en rajouter. Tiens d'ailleurs je me tais.   (Shang - 06/01/08)

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