20070322111034_happiness5Voilà ce qu'on peut appeler du courage. Happiness prouve que s'ils le voulaient, les cinéastes américains indépendants pourraient avoir un vrai pouvoir de subversion, ce que ne semblent pas avoir compris les faux provocateurs qui défilent béatement sur les podiums de Sundance. Solondz frappe fort, très fort, dans ce portrait pluriel de toutes les déchéances, les pauvretés et perversions sexuelles dans lesquelles baigne la middle-class yankee : obsession maladive, pédophilie, puberté douloureuse, oubli des sentiments, rêves de viol, priapisme effréné... On peut faire une croix sur le romantisme. Le constat est glaçant et d'une noirceur totale : la bourgeoisie contemporaine, monstrueuse et "dé-sentimentalisée", est définitivement livrée aux exigences de son entre-cuisses, et l'augmentation annoncée du bonheur économique est inversement proportionnelle au bonheur amoureux et sexuel. Dans une société soi-disant libérée des tabous, les hommes et les femmes de Happiness sont dix fois plus sclérosés et malades.

happinessLe grand tour de force de Solondz, c'est de traiter ce sujet affreux sur le mode de l'humour. Attention, c'est de l'humour plus que noir : les dialogues sont insupportables de cynisme et de désespoir, les situations sont horribles, et on rit plus des malheurs des personnages que des "gags" proprement dit. Mais l'écriture du scénario est tellement juste, et Solondz va tellement loin dans le désespoir pathétique de ses situations, qu'on finit par s'esclaffer devant ce film absolument grinçant. Son regard est dévastateur mais profondément humain, et c'est bien ça qui bluffe. Les acteurs, renversants d'audace, sont excellents, entre le pédophile triste (Dylan Baker, sur la corde raide, parfait de profondeur, qui arrive à donner une dimension humaine et un humour délicat à ce personnage casse-gueule) et l'obsédé huileux (Philip Seymour Hoffman, dégoulinant de tics et de sueur, envoie un texte joyeusement ordurier), entre la rêveuse naïve (Jane Adams, hilarante, touchante, extraordinairement juste) et sa soeur sophistiquée (Lara Flynn Boyle, la Donna de Twin Peaks, qui construit son personnage abandonné uniquement grâce à sa voix et son corps, sans le biais du scénario), en passant par le couple vieillissant, le petit garçon plein de questions sur la taille de son appendice, l'immigré russe légèrement mac, la bonne bourgeoise propre sur elle et la voisine serial-killeuse, la galerie de portraits sort la grosse artillerie, et les comédiens servent le délire provocateur de Solondz avec une sincérité désarmante.

060424_happiness2_hmed_2p_hmediumOn peut reprocher au cinéaste de tomber parfois dans le provoc pour la provoc (y avait-il vraiment besoin de la dernière scène, où un chien lèche une goutte de sperme ?), de ne pas savoir s'arrêter à temps, et de laisser parfois son film être simplement un brulôt légèrement punk. On peut lui reprocher aussi une esthétique vraiment trop ciblée "indy" (belle photo trop propre, musiques habituelles, montage très léché). N'empêche qu'on ressort de Happiness suffoqué par cette audace incroyable, en se demandant où Solondz a bien pu trouver des producteurs pour monter une telle entreprise.