pedigree"Le rire de Queneau. Moitié geyser, moitié crécelle. Mais je ne suis pas doué pour les métaphores. C'était tout simplement le rire de Queneau." C'est exact : Modiano n'est pas doué pour les métaphores, ni pour le lyrisme ou les grandes phrases. Dans son style "habituel" (mais peut-on parler d'habitude quand on a affaire à un auteur à la voix si unique ?), il décrit, enquête à l'appui, son enfance, son adolescence, son rapport difficile avec ses parents, le Paris des années 60 du point de vue d'un jeune homme égaré. Les faits, rien que les faits : on sent Modiano avide de chercher dans ces dates, dans ces noms propres, dans ces micro-évènements, dans ces titres de pièces de théâtre, un sens à son existence, une réponse à ce vide émotionnel qu'il a enduré chez ses parents. Le plus émouvant dans Un Pedigree, c'est cette quête affamée, cette interrogation sur le pouvoir de "l'à-plat". Et c'est surtout cet échec constaté : non, aligner des noms et des souvenirs concrets n'aide pas à justifier la mélancolie du bonhomme.

Le mot pudeur semble avoir été inventé pour Modiano. Dans ses creux, ses ellipses, ses silences de grand timide presque autiste, le récit bouleverse. Sous la simplicité du procédé se cache une grande soif de comprendre : comprendre ce que c'est que l'écriture, quel pouvoir elle a de dévoiler la vérité à celui qui s'y adonne, quel sens elle peut avoir quand on la considère comme un révélateur. Un Pedigree est fort, très fort, sous cette belle forme d'"in-progress", loin de tout calcul ; il est d'une sincérité d'enfant, touchant par ses échecs et par le malheur qui se dégage de ces mots simples. Un livre hors du temps et des modes, un livre d'écrivain qui se cherche, écrit par le plus grand écrivain français vivant. Je peux prendre des notes ?