95886d82ce5d7fde36db34d7bb36f432ffb31545ab40de54475c9bc2a6266f78C'est toujours intéressant, même si parfois tiré par les cheveux, ces livres qui s'appuient sur leur propre échec pour parvenir à leur but. C'est le principe du nouveau livre d'Olivia Rosenthal, pas la dernière pour jongler avec les concepts et servir une littérature hybride, à cheval sur les genres, et souvent, comme ici, bien intrépide. La dame s'embarque pour le Japon afin d'enquêter sur les séquelles de la fameuse attaque au gaz sarin perpétrée par la secte Aum à Tokyo dans les années 90. Son but : voir ce qui reste dans la mémoire collective de cet événement, voir comment on envisage les attaques terroristes au Japon. Sujet intéressant, ok, on part avec elle. Mais dès le départ, on voit bien que le projet est foireux : elle se heurte à l'indifférence, à l'oubli, aux témoignages de seconde main de la femme du voisin au beau-frère d'un type qui a vu l'attaque à la télé, à la fameuse pudeur nippone aussi. Les rencontres qu'elle organise méticuleusement se terminent toutes en eau de boudin, les témoins sont mutiques quand ils ne sont pas carrément à côté de la plaque, hostiles quand ils ne sont pas hors-sujet. Total : le but du bouquin s'éloigne de plus en plus, et notre Olivia de se retrouver un peu démunie devant ces gens qu'elle a du mal à comprendre, qui ont des réactions bizarres (surtout pour une Occidentale), qui s'enferment dans le non-dit, ou qui prouvent qu'ils ont tout oublié d'un acte qui a pourtant été capital dans leur histoire.

Du coup, ni une ni deux, ce qui aurait dû être un reportage se transforme en essai sur l'impossibilité de communiquer, sur l'anxiété de se retrouver face à des gens qu'on ne comprend pas, qu'on n'arrive pas à appréhender, qui se trouvent éloignés de notre culture et de nos habitudes. Ce retournement complet de "but" se poursuit par une très belle réflexion sur soi-même, puisque entre les témoignages erratiques se glissent quelques questions posées à elle-même par l'auteur, et qui se trouvent être parfois assez vertigineuses. C'est un mouvement finalement de l'extérieur (s'intéresser aux autres, à un événement qui a eu lieu dans un autre pays et une autre culture) vers soi-même (le questionnement intérieur, métaphysique, philosophique). Un Singe à ma fenêtre est donc en même temps un livre sur "une Française au Japon (et les annotations sur les gens, les mille-pattes et les veuves noires rencontrées sont souvent très drôles) et un essai sur l'identité. Dans le style froid dont elle a l'habitude et qui fait des merveilles, Rosenthal se promène avec une aisance bluffante sur le fil de l'expérimental, du roman pur, du documentaire, de la philosophie. Tout en restant très lisible (fluidité et rapidité de l'écriture, méfiance du psychologique, très bon rythme), elle joue avec des questions essentielles et parfois complexes ; et on quitte une nouvelle fois son livre convaincu par son tempérament, par l'étrangeté de ce qu'elle raconte, par le dépaysement qu'on a éprouvé à cette lecture. Bon moment.