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Aucun doute : on tient là la pierre de touche du cinéma de Theo Angelopoulos, cinéaste que je redécouvre à chaque fois avec des petits cris de joie. Comme à chaque fois que je m'aventure dans son œuvre, j'en ressors avec le sentiment de retrouver un cinéma disparu, comme on n'en fait plus et, quitte à paraître réac, j'ajouterais "comme on ne sait plus en faire" : un cinéma de mouvements, de grue, d'appareils, de travellings, de technique, tout ça mis au service d'un scénario ample et symbolique, tout le monde choisi pour son plus grand professionnalisme, chaque micro-seconde pensée et mesurée, chaque ligne de dialogue patiemment poncée. Un cinéma certes hyper-maîtrisé, mais qui évite pour autant toute froideur ou tout surplomb par rapport à son public : c'est vraiment magnifique, tant d'ailleurs dans le film lui-même que dans cette sensation d'un contrôle total, d'un démiurge à la vision surpuissante, d'une façon de faire morte et enterrée depuis 30 ans.

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Tout commence par une quête : celle qu'opère un cinéaste pour retrouver trois bobines jamais développées d'un film des origines, le premier réalisé dans les Balkans, le premier regard posé sur cette population et ce territoire au tout début du XXème siècle. Armé de sa seule conviction que ce film existe, le gars part pour un long et lent trip à travers l'Europe de l'Est, traversant des pays ruinés par la guerre ou le communisme, voire carrément encore pris dans les rets d'une guerre qui n'en finit jamais : c'est dans les décombres d'une Sarajevo martyrisée qu'il va trouver un vieux directeur de cinémathèque qui va peut-être enfin l'amener sur la piste du fameux film. Avant ça, il aura traversé un épais brouillard fait autant de la fumée des combats, de celle des rêves, de celle de ces pays réduits en cendre, et de celle de son enfance et de ses souvenirs ; il aura rencontré une ou deux femmes ; il aura assisté à la mort d'un de ses amis et de sa famille ; il aura traversé des fleuves et des champs de bataille, des manifestations réprimées dans le sang et des pays ayant conservé une certaine grandeur malgré le chaos. Retrouver un état pur du regard, d'avant la haine, à travers ce petit film inédit : c'est le but dérisoire que s'est fixé ce cinéaste, et il ira jusqu'au bout de lui-même pour y parvenir. Angelopoulos transforme cette histoire en véritable mythologie, chargeant chaque séquence d'une aura de grandeur. Guidé par un magnifique et sépulcral Harvey Keitel, qui se contente d'être présent et spectateur du monde qui s'écroule mais le fait avec une aura impressionnante, on a l'impression de traverser une énorme fresque, alors que la plupart des plans sont simplement envahis de brouillard, de neige, de boue, de décombres.

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Le regard d'Angelopoulos est impressionnant. Son grand truc, c'est le plan-séquence, ou en tout cas le plan qui s'étire pendant de longues minutes. On est sidérés de la précision et de la puissance de ceux-ci : au tout début du film, par exemple, ce complexe mouvement qui saisit Keitel entrant dans un immeuble, en ressortant, sous la pression des spectateurs venus regarder sa dernière œuvre controversée, vaste déplacement d'appareil qui embrasse en un seul regard toute l'histoire d'un pays ; ou plus loin, ce plan-séquence génial, fixe, filmant une famille sur plusieurs années au cours de nouvel ans successifs, sans coupe, les malheurs qui leur tombent dessus, les joies, un film de Bergman concentré en un seul plan ; ces cadres marmoréens sur notre brave cinéaste embarqué sur un chalut transportant une énorme tête de Lénine, suivi en travelling latéral par une foule sur le bord (aussi beau que le travelling de Mauvais Sang, sans rire) ; ou encore ce travail hyper sophistiqué constitué de travellings, de panoramiques, de zooms, enfin de tout ce que le cinéma a pu inventer de grammaire, pour filmer simplement un couple qui s'embrasse dans une maison au fond de la neige. Ce ne sont que quelques exemples de la prodigieuse et intelligente forme du film, qui n'utilise pas ces trucs pour faire beau, mais qui les insèrent dans une profonde réflexion politique sur la mort de l'art, de l'Europe et sur la sienne propre. On est ébahis par la pertinence de toute cette grammaire, qui peu à peu transforme le film en lente agonie, en élégie pour une obsession, en un vibrant hommage aux pionniers du cinéma et en une réflexion tourmentée sur l'éternel retour du malheur dans nos vies. Exigeant, fascinant, profond et sublime.