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Ravageage de coeur avec ce film bouleversant de Civeyrac, qui réalise exactement le genre de truc à vous retourner un Gols comme un gant, et à le laisser tout aussi humide et moite (et Shang aussi, j'en suis sûr : mon gars, il faut absolument que tu vois ça, c'est un film pour toi). Ça parle de cinéma, voyez-vous, en tout cas d'apprentissage d'icelui, et des concessions qu'il y faut, de la pureté, de la radicalité, de la cinéphilie, des rapports entre cinéma et réel, et aussi des filles : un film pour Shangols, quoi, d'autant plus qu'il est d'un romantisme sombre et d'une beauté formelle remarquable, ce qui n'enlève rien. Un vrai coup de coeur, voyez ?

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Ça parle d'un jeune homme, Etienne, monté de sa province à Paris pour étudier le cinéma. Là, il se frotte à des amours diverses et variées avec des consoeurs, toutes provinciales, puisqu'on le sait : à Paris, il n'y a pas de Parisiens. Il rencontre surtout un groupe d'amis, cinéphiles comme lui, et plus particulièrement un, que sa réputation précède avant qu'il n'arrive tardivement dans le film et dans la vie d'Etienne : Mathias Valance est un pur, un gars qui déteste les concessions, qui a une vision supérieure de l'art, qui n'aime que Vigo et Pasolini, qui raille les créations de tous ses camarades, fait des scandales en cours, est un génie proclamé... mais dont on n'a pas encore vu les films, qu'il peaufine en secret sans jamais les montrer. Toute l'école prend le mec en grippe, sauf Etienne, qui est irrésistiblement attiré par ce rimbaldisme et cette prétention. Notre héros va donc tailler sa route, pris entre sa fascination pour ce type, ses liaisons pas très satisfaisantes, et sa soif de cinéma, qu'il assouvit dans la contemplation de films russes abscons, et dans le difficile achèvement de son propre film. Avec en contrepoint de tout ça, sa lecture des Provinciales de Pascal, essai sur la pureté en art qui lui sert de modèle.

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Ça pourrait être infâmement parisien ; c'est brûlant et fascinant. Dans un beau noir et blanc garellien qui relie le film à ses grands modèles (Eustache surtout, mais aussi Truffaut), Civeyrac réalise un film flamboyant et discret en même temps sur la jeunesse, sur cet état de la vie où aucun moyen-terme n'est possible à moins d'avoir déjà un pied dans la tombe, un état où les passions amoureuses se mêlent avec les passions de l'art, de l'amitié, des conversations à rallonge et des nuits de veille. Le cinéma est un art sacré, presque mystique pour le réalisateur qui, loin d'en livrer une vision prétentieuse, se retire avec fascination derrière ce portrait d'une poignée de jeunes encore complètement utopistes et ambitieux, sans les juger, en les regardant au contraire avec le respect total de qui a perdu des plumes au passage. Son héros, Rastignac sans épaules, est touchant comme tout, avec sa gueule renfrognée et ses élans plus ou moins glorieux du coeur, avec ses doutes et ses emballements. Autour de lui s'agitent des personnages tous très forts, de la militante grande gueule qui ouvre l'éternel débat sur l'inutilité sociale du cinéma au pote sans envergure, homo attiré par le héros qui finira par le virer ; jusqu'à ce fameux Valance, archétype soit du vain petit merdeux, soit du génie sans peur et sans reproche, le film ayant le mérite de ne pas trancher pour l'un ou l'autre. Il y a un charme immédiat dans ce faux film simple, ce faux film apaisé qui retient pourtant beaucoup de rage, peut-être parce qu'il sait regarder les gens ; et surtout sait les regarder regarder : il y a quelques plans sur ces jeunes gens qui matent des films absolument magnifiques. On dirait Shang, mais sans les chocapic. Il sait aussi les écouter, Mes Provinciales développant un langage original, littéraire et moderne comme savait le faire Eustache, et consacrant l'essentiel de son métrage à filmer ces dialogues infinis. C'est beau comme les commencements, les amis, et ça rappelle que la jeunesse a raison, ce qui n'est pas un mensonge... (Gols 25/09/18)

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Merci à l'ami Gols de m'avoir donné envie de voir ce film de Civeyrac dont je gardais un souvenir... âpre (Des files en noir, c'est ici). Oui, je dois bien reconnaître en premier lieu que le film est assez "aimable" parce qu'il s'agit de provinciaux montant à Paris, pour faire du cinoche, parce qu'il y a des discussions de "principes" qu'on a tous eues à un moment ou un autre, parce qu'il y a des donzelles (celles qu'on aime et qui ne nous jettent pas un regard, celles qui nous observent et qu'on ne remarque pas, celle qu'on attendait pas (ou plus) et qui nous tombent dessus comme un menhir fleuri). Le film d'une durée un rien excessive passe comme un coup de vent en particulier grâce à ces jeunes acteurs (mention spéciale à Andranic Manet, tout en cernes, et au téchinien Corentin Fila) et cette mise en scène d'une fluidité indéniable. Les dialogues, un soupçon littéraires, sont bien écrits et d'une certaine intelligence (cela devient tellement rare que) et ce récit initiatique sans trop l'être ne cesse de nous faire naviguer entre doutes, embellie et doutes. Oui, il y a beaucoup de doutes chez Civeyrac, des doutes qui tournent parfois au mal-être mais ne commençons point à voir les choses en noir... On y reviendra le temps voulu.

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Oui, ce film possède un charme certain par sa passion déclarée envers le cinéma (avec des clins d'œil cinématographiques pour cinéphiles relativement avertis... Ah tiens un petit jeu de masques en hommage à Franju ? Pourquoi pas), par sa diversité des rôles féminins (de la coquine colloc à la chiatique militante en passant par la petite provinciale restée en province un peu plombante - je ne vous cache pas mon penchant), voire même par sa sympathique reconnaissance envers les profs « formateurs » (oui, ben cela aussi devient rare... et puis quand ils auront tous disparu comme les icebergs, vous ferez moins les malins). Charmant, sympathique, bien mené, vous voyez, j'ai apprécié à sa juste valeur les conseils de l'ami Gols.

Bon.

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Après, on ne se refait pas complétement et on est toujours un peu titillé par des éléments malheureusement un peu dérangeants. Déjà, la « référence », tout respect envers nos commentateurs aguerris étant de mise, tourne définitivement plus du côté de Garrel que d'Honoré (plus festif et plus creux aussi, on n’y revient pas). Et qui dit Garrel dit quand même une certaine turpitude à tourner autour d'états dépressifs. En cela le film marche sur les pas d'une certaine tradition française "parisienne" (un peu décevant, vu le titre) de la chienlit un tantinet prévisible. De même, malgré une certaine volonté de faire dans "l'air du temps" (zad, fémen...), le film aurait aussi bien pu se dérouler dans les années 2000 voire 90 - un film intemporel en un sens me disait Gols tout à l'heure au téléphone, oui, on peut voir le verre à moitié plein. Mais on s'attendait un peu plus à des petits frissons rochantesques (devenu depuis plus un bureau qu'une légende, certes), à une capacité beaucoup plus forte à ancrer le film en 2018. Ultime légère déception, le peu de poids des personnages féminins un peu trop "typés" - jusqu'à la dernière, dans le genre joliment transparente. Bref, on ne va pas casser l'ambiance, le film m'a emporté en un sens et je serais bien bêta de ne pas l'avouer ; mais diantre, je m'attendais à être un peu plus bousculé dans mes fondement par un Jean-Paul esthète et indéniablement doué pour la mise en scène (rien que cette scène de baiser entre collocs vaut le détour) mais un peu trop prévisible par ce côté "soleil noir de la mélancolie" - et je ne soulève pas trop non plus le voile de l'humour, pas totalement absent mais euh... ultra disparate. Plaisant et sensible, hein, pour finir sur une bonne note sans faire le mufle.  (Shang 27/09/18)

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