2154389_phantom-thread-corot-a-marmottan-la-selection-culture-du-week-end-web-tete-0301307223688

Si on en croit les critiques, Phantom Thread serait le premier chef-d'oeuvre du XXIème siècle. Je dirais plutôt celui de la semaine, si on exclut quelques films. Non pas que la chose soit inintéressante, hein, on est quand même chez l'habile Paul Thomas Anderson, réputé pour balancer des perfections formelles depuis quelques temps, des films rasés de près, où pas un poil ne dépasse, des objets absolument irréprochables à tous les postes, depuis le plus petit figurant jusqu'à la couleur de la tasse de café. Celui-là ne fait pas exception et pousse même un peu plus loin le curseur de la maîtrise totale à la Kubrick : on cherchera en vain la faute de goût, le défaut technique, et le film sent le génie à chaque plan ; un génie sûr de son statut, ton solennel et grandes orgues de rigueur, on ne change pas un Artiste conscient de lui-même.

phantom-thread-trailer

Anderson trouve ici un sujet idéal pour prouver son infinie délicatesse et son côté visionnaire : les relations ambiguës entre un grand couturier psycho-rigide et son employée, jeune fille effrontée qui se met en tête de dynamiter son petit univers d'habitude, de raffinements et de bon goût. La beauté des robes, le calme des appartements bourgeois, le silence qui entoure le créateur, les dialogues feutrés dans les alcôves, le patient travail sur les étoffes, les teintes subtiles des couleurs, tout contribue à faire du film une apogée de raffinement. Et du raffinement, on en a, à tous les étages : tout est parfait, les dialogues délicatement à double-tranchant, les caractères complexes, la mise en scène millimétrée jusqu'à l'obesssion, le cadre réfléchi pendant des jours, on est dans une forme totalement maîtrisée. Et on ne cesse d'admirer ce cinéma de forme, se demandant quel autre cinéaste vivant sait aussi bien filmer les infinies nuances d'un acteur, les toutes petites variations des dialogues, tout en restant dans une réalisation grand spectacle. Les acteurs sont géniaux, des principaux aux secondaires, et le sujet est suffisamment intéressant pour tenir notre attention sans faillir : les relations amour/haine, dominant/dominé, sont traitées parfaitement, et le film vire peu à peu dans le soufre, dans la dernière partie notamment, surprenante, très fine. Enfin, et c'est pas le moindre, le traitement de la musique force le respect : toute la scène centrale, la maladie du couturier, est traitée comme en un seul mouvement, par la simple utilisation de la bande-son, et plonge le film dans une tragédie inattendue, vraiment prenante.

phantom_a

Mais, vous l'aurez compris, je n'ai que peu adhéré à cet objet aussi froid et élégant qu'une robe de mariée. Trop de maîtrise tue la maîtrise, et on se retrouve devant un objet sans émotion, trop parfait, trop lissé en surface pour qu'on apprécie vraiment le vénéneux du fond. On regarde ça admiratif, mais on ne ressent rien, on pourrait même aller pisser sans problème et revenir admirer cette très belle chose un peu vaine. Ce n'est pas de l'académisme, et Anderson évite complètement l'écueil, draguant une certaine modernité sous ses dehors de reconstitution historique, et livrant un film assez féministe dans le fond. Mais ce classicisme grand crin ne touche pas, et si ce film est le chef d'oeuvre du XXIème siècle, ça laisse augurer un cinéma de génie qu'on a pas trop envie de voir se perpétuer. Je préfère les aspérités, qu'on sente derrière le film un réalisateur, et pas une espèce de démiurge total qui maîtrise tout. Un très beau film, oui, mais pas pour moi.