9782260029397,0-4289518Il faut être un peu retors pour apprécier La Serpe, être fan des épisodes de Columbo et de Faites entrer l'accusé. Mais si vous êtes in the mood, si vous acceptez de perdre quelques heures devant de longs et austères procès-verbaux, si vous aimez les bons vieux suspenses de tribunal, alors vous passerez un très bon moment à lire cette petite pavasse de Jaenada, auteur qui a viré tranquillement depuis les années 90 de jeune espoir rock'n roll de la littérature française à spécialiste des faits divers sanglants. Cette fois, il s'intéresse à la vie de Georges Arnaud, mais non tant à sa carrière d'auteur populaire (du Salaire de la Peur notamment) qu'à cette nuit fatidique de 1941 où le gars se réveille un matin au milieu des cadavres de son père, de sa tante et de la bonne dans sa demeure de Périgueux. C'est un carnage, et très vite on accuse le gars, pas sympathique, dépensier, insensible et anti-conventionnel ; et c'est vrai que tout l'accuse, à commencer par le lecteur lui-même pendant 300 pages. Pendant cette première partie, Jaenada s'amuse à nous faire adopter le point de vue de l'accusation, et au bout de celle-ci on est persuadé que ce punk avant l'heure est responsable du massacre à coups de serpe de sa famille.

Mais il reste 400 pages, et on se demande bien ce que Jaenada va en faire. Il va alors se livrer à un complet retournement de point de vue. Revenant avec une précision qui tient à l'obsession sur chaque micro-ligne de l'enquête, pesant le pour et le contre du moindre mot prononcé par tel ou tel, jaugeant les erreurs commises par l'instruction, pointant la somme de on-dit, d'imprécisions, de fausse vérités et de flous artistiques, il veut prouver à tout prix que Arnaud est innocent. Il revient ainsi inlassablement sur le trajet effectué par tel témoin, sur telle parole émise, sur tel petit geste de l'avocat ou telle fenêtre mal fermée, et s'attelle à un véritable travail de réhabilitation, une enquête minutieuse à 70 ans d'écart. C'est peu de dire que Jaenada est précis : quelle que soit l'importance du détail mis à jour, il ne lâche rien, et ne termine pas avant d'avoir extirpé tout ce qu'on peut extirper de la chose. Du coup, oui, le livre est trop long (ce qu'il reconnaît d'ailleurs lui-même), trop minutieux ; on se désintéresse un peu des longues notes sur des micro-détails. Pire : on se dit que cette entreprise joue parfois en la défaveur de Arnaud. Certes, les choses ont pu se passer comme Jaenada le dit (et il finit carrément par pointer un possible assassin véritable), mais peut-être pas... En tout cas, le livre est trop dense, trop "geek". Mais quand il lève un peu la tête de ses dossiers poussiéreux, le gars est vraiment talentueux pour faire la balance entre les faits secs de l'enquête et des parenthèses innombrables pour se montrer lui-même en inspecteur un peu ridicule. On aime ces inlassables retours dans le présent, ces remarques rigolotes et ces exercices d'auto-dérision qui enlèvent pas mal de sérieux à ce bouquin trop touffu. Le truc se lit comme un bon vieux polar à l'ancienne, en même temps que comme l'auto-portrait d'un écrivain pris la main dans le sac d'une obsession maladive. A ce titre, un livre sympathique. (Gols 20/09/17)


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L'ami Gols a quasiment tout dit sur ce livre-enquête du gars Jaenada qui, après s'être amusé pendant la moitié du bouquin à faire un portrait un charge du violent Henri Girard dit Georges Arnaud (en opposition totale avec sa famille, en conflit avec les femmes, dépensier à outrance, forcément coupable de ce massacre...), prend du recul, étudie tous les témoignages et livre une version totalement à l'opposé (super pote avec son père, fidèle avec les femmes qu'il aimait, généreux, forcément innocent...). Oui Jaenada aime à "prolonger le plaisir" en s'autorisant notamment à faire dix pages sur un horaire précis, en se mettant en scène en petit Colombo de terrain qui fait des expériences (il n'y avait pas de rosée du matin sur un foulard balancé par l'assassin... il n'a pu le déposer dans l’herbe que le lendemain du crime ! - cela disculpant en partie Arnaud) comme pour faire le tour complet de la question, en se permettant d'échafauder divers scénario de la soirée du crime... et en parlant, mine de rien, de sa petite vie à la coule, de sa femme, de son fils, comme pour donner une dimension un tantinet plus humaine à ce compte-rendu de rat d'archives judiciaires. Comme pour La petite Femelle, on est pris dans l'engrenage de sa démonstration "sans failles" (de l'art de la précision) tout en éprouvant une certaine sympathie pour cet écrivain "de la mémoire" (de l'art de la justice) et pour ce simple petit bonhomme à la vie si simple et ordinaire (de l'art d'attirer la sympathie). Certes, comme le soulignait mon camarade, on sent que le gars Philippe ne s’est jamais vraiment posé la question de faire dans le minimaliste et l'efficacité ; il prend tout son temps pour embarquer son lecteur dans une vision noire d'Arnaud avant de le retourner millimètre par millimètre - une certaine capacité, qu'il a, le gars, avec son sens obsessionnel du détail, à nous mener exactement là où il le souhaite (peu de place est finalement laissée à l'imaginaire - mais cela ne constitue pas forcément une critique tant il s'ingénue à nous mâcher (pour ne pas dire mettre en bouillie) le travail d'investigation. Jacques Pradel peut aller doucettement se rhabiller face à l'enquêteur pusillanime et prolixe Jaenada. Prochain taff : le petit Grégory ? (Shang 20/09/17)