9782072741241,0-4314824"Ce qui est réellement irrationnel et qui n'a pas d'explication, ce n'est pas le mal, au contraire : c'est le bien."
(Imre Kertesz)

Il paraît qu'on n'est pas sérieux quand on a 17 ans. A 25 ans, Finkelstein peut pourtant sans problème en remontrer à tous les philosophes et romanciers installés du moment. Elle nous écrit un bouquin qui laisse assis, et sait trouver les mots les plus justes que j'ai pu lire sur la mort ; en tout cas celle qui fauchât bêtement les spectateurs du Bataclan en 2015. De cet événement sidérant, de cette sorte de faille dans l'histoire contemporaine, Finkelstein tire une élégie qui n'est jamais gnangnan ou bêtement sentimentale, et extirpe de cet effroi un "roman" d'une maturité impressionnante. D'abord par l'écriture : une merveille de rythme, un précis de littérature âpre et concernée, une merveilleuse langue héritée de ses lectures passionnées (Rimbaud, beaucoup, mais aussi Dante ou Kertesz). L'écriture de Finkelstein est peut-être jeune, mais elle prouve poing levé que quand on se penche un tant soit peu sur le style, on peut arriver à des choses merveilleuses. Mais dans le fond aussi, cette gamine percute comme on ne l'a pas vu depuis longtemps : à partir de cette nuit du 13 novembre, elle tire un long texte obsessionnel et hanté. La mort, désormais captable en direct, désormais ouverte à tous les regards grâce aux écrans, est devenue un fait banal. Et il faut que l'héroïne de Survivre se la fixe inlassablement dans les yeux pour qu'elle retrouve quelque chose de son sens premier, primal. C'est pourquoi elle scrute inlassablement la photo de la fosse du Bataclan jonchée de cadavres, c'est pourquoi il lui faut absolument la vidéo du dernier égorgement perpétré par des islamistes à l'autre bout du monde ; c'est pourquoi elle s'est mis en tête d'apprendre la liste des victimes d'attentats du XXème siècle, et se les répète comme des mantras au rythme de son footing. A la fois défaitiste comme un Houellebecq et bouleversée comme un Rimbaud, elle tente ainsi d'exorciser la mort. En tout cas, elle en fait le sujet principal de son livre : refuser l'habitude, se forcer à avoir toujours devant les yeux ces images, ces noms. Le bouquin qu'elle tire de ce douloureux concept déborde par tous les bords de morbidité, de désespoir ; et il est aussi, chose rare, le témoignage de ce qui s'est passé dans la tête d'une jeune fille quand d'autres gens de son âge sont tombés le 13 novembre, un témoignage du monde qu'on laisse à cette jeunesse. Et un témoignage enfin délesté des lieux communs qu'on peut lire sur le sujet, d'une brûlante sincérité, d'une profonde intelligence. Conquis et bouleversé.