visuel_sans_etat_ameDécidément j'aime beaucoup Yves Ravey. Il vous brosse depuis quelques années des petits polars condensés en 120 pages carrées, ramenant le genre à son épure la plus complète. Résultat : la sensation très agréable de lire de la très bonne littérature façon éditions de Minuit, à savoir une écriture blanche exigente et acérée, tout en dégustant un bon vieux suspense façon Série Noire. Le beurre et l'argent du beurre, en quelque sorte.

Le charme de ce livre est, comme toujours chez le gars, assez indicible. Le style faussement plat et behavioriste de Ravey empêche toute sensation définie, toute émotion nette. On regarde les faits et gestes "melvilliens" (de chez Jean-Pierre Melville) d'un petit mec qui, par jalousie, a tué l'amoureux de la femme qu'il convoitait. Celle-ci l'engage pourtant pour retrouver le disparu, mettant notre héros dans la difficile position du coupable-enquêteur. Quand le frère de la victime débarque, les choses se corsent, celui-ci étant une sorte de Sherlock Holmes affuté et soupçonneux. Le roman suit sa trame en ligne claire et droite, ne racontant strictement que cela, s'arrêtant sitôt l'intrigue de roman noire terminée, s'épargnant tout digression ou toute description. Ravey écrit son roman, rien d'autre. Pourtant, c'est entre les lignes que cette écriture factuelle livre des secrets, sans en avoir l'air : on y sent le désarroi de son personnage principal, sa déception amoureuse qui le plonge dans la dépression, le mélange de dégoût et de fascination pour son geste. Les personnages, même décrits uniquement par leur comportement, sont toujours d'une belle profondeur chez Ravey, complexes et crédibles ; celui de Sans Etat d'âme ne déroge pas à la règle. L'intrigue l'enserre de plus en plus dans ses pièges, on est littéralement pris d'angoisse pour lui, alors qu'il ne montre en surface rien d'autre qu'une passivité étrange, comme si le destin qui l'attend était tracé dès les premières lignes. C'est peut-être ça le plus puissant dans ce roman : regarder le destin au travail, sentir qu'on ne pourra rien changer à l'agencement précis de cette tragédie. L'écriture "organisée" ajoute à cette inéluctabilité des choses. Et pourtant, derrière tout ça, il y a une sorte d'humour, un amusement certain en tout cas de la part de Ravey, qui joue avec les codes du genre (et hop ! un clin d'oeil à Psycho, et hop ! un autre aux romans de détective), dans le respect des règles et un plaisir communicatif. Glacial et chaleureux en même temps, un livre étrange et prenant.