imageFaut jamais tromper un garagiste. On s'expose à des rancœurs, à une vengeance acide... Yves Ravey n'est pas du genre à tomber dans une psychologie des tréfonds pour narrer son histoire et on apprécie : quand Seghers, qui soupçonnait sa femme d'entretenir une liaison avec un ami de lycée, président de la Chambre de Commerce, constate qu'elle le trompe avec le jeune veilleur de nuit d'origine étrangère, son sang huileux ne fait qu'un tour. Incapable d'affronter sa femme, de la confronter avec les faits, il décide d'aller voir la femme de ce fameux Ousmane. Histoire de lui mettre la puce à l'oreille, de la faire réagir, de détruire éventuellement ce ménage avec enfants... Seghers, quand il constate que cela n'influe guère sur l'adultère de sa femme, décide alors de passer à l'acte. En brûlant vif son employé, dans son propre garage. Cela aura des allures de simple accident (un incendie similaire avait eu lieu peu de temps après l'ouverture de la station), l'affaire sera pliée, Mesdames-messieurs bonsoir. Mais la vie est retorse, a malheureusement plus des airs d'arbre à came que de flûte de Pan. Il faut le savoir.

Ravey écrit droit et a tôt fait, après de courts chapitres, de rentrer dans le vif du sujet. Son personnage principal est un échec à lui tout seul. La station bat de l'aile, a des dettes, doit faire face à un redressement judiciaire et les amours ne sont pas au beau fixe. Seghers sent bien que sa femme va voir ailleurs, des soupçons fondés sauf qu'il se trompe de personne. Quand il voit sa femme dans les bras d'un autre homme, Seghers ne sait plus trop à quel saint se vouer. La seule issue qui lui apparaît : le meurtre... Ravey va droit au but, sans prendre de gants de protection, et enfonce son personnage principal jusque-là, dans le cambouis. Car si tuer peut se révéler finalement assez simple, l'enquête qui s'en suit n'est pas sans danger - les gendarmes ? Mouais... Les représentants des compagnies d'assurance ? Arf, oui, ceux-là, c'est des suspicieux et Seghers va justement devoir se coltiner une rugueuse, une maline, une experte. S'il est venu au meurtre par la voie la plus simple, on sent qu'il s'enlise un brin dans ses explications, dans ses justifications à tout bout de champ. Il faudrait un miracle pour que notre homme n'aille pas tout droit dans la fosse... Un roman noir, sec, brut comme un coup de démonte-pneu sur la nuque. Bien mené. Et le miracle final ? Tttt... Vous m'en remettrez deux barils.   (Shang - 16/03/21)


Ravey écrit toujours le même livre, et on en ressort toujours aussi enchanté. Pourtant ses romans sont clairement peu ambitieux, courts, simples, sans fusées rouges ou bleues ; mais ils dégagent un charme étrange, une sorte de distance très bien calculée, qui vous plonge en deux lignes dans son histoire vénéneuses et cruelles. Ici, donc, le destin de ce gérant de station cocu et ruiné, de ses machinations criminelles et de son châtiment ou non. Une sorte de James Cain de la littérature blanche, si on veut, ou plutôt une sorte de Simenon débarrassé de ses scories ringardes, ou de Claude Chabrol moins roublard. En tout cas, Ravey réussit un magnifique personnage principal, tout son talent consistant à ne mentionner aucune de ses motivations psychologiques pour agir. Le roman décrit par les actes et par les faits cette histoire, et c'est à nous de remplir les blancs de ce caractère trouble, vengeur calme, criminel presque indifférent, cocu sans cris. Qu'il signe une facture ou assassine un homme, Seghers semble détaché de tout sentiment, comme un Meursault moderne ; et pourtant on sent que sous ce vernis très littéraire, très "nouveau roman", la fièvre bout, les sentiments violents se mêlent. Tout le talent de Ravey réside dans le fait de contenir le sentiments pour réaliser un livre qui semble froid, factuel, behavioriste. Pour au final, nous proposer une très jolie réflexion sur l'obsession criminelle : Seghers tue, mais finalement il a fait une erreur, les gens l'aiment, il peut se sortir de ses dettes, et c'est sa seule névrose qui le pousse au meurtre. Agréable comme un petit polar, plein de suspense, mais aussi d'une magnifique écriture pointilliste, Adultère est très réussi.   (Gols - 20/03/21)