modiano_pour_que_tu_ne_te_perdes

Le Modiano nouveau est arrivé, tout auréolé de son Nobel - lors de la première conférence de presse faite par le Patrick, il a donné l'impression d'avoir reçu un coup de massue sur la tête ; entre les bribres de phrases qu'il prononçait, le type semblait vouloir comprendre de quoi on l'accusait - ou pourquoi on l'avait choisi -, lui qui n'écrivait que de petits livres personnels sans prétention... Modiano ou le Nobel de l'humilité. Et sinon ce roman ? Eh bien comme chaque année (enfin presque, c'est vrai que son précédent ouvrage, de mémoire (...), ne m'avait pas complétement tenu sous le charme), on aime à se perdre le temps de quelques pages dans le flux modianesque qui mêle avec magie enfance (perdue - mais avec collier : le titre du roman...), passage à l'acte (il s'agit bien sûr pour lui d'évoquer le premier livre qu'il a écrit : le Patou est pudique) et pente douce de la vieillesse (Modiano semble vouloir nous faire croire qu'il fait tout pour "perdre la mémoire", qu'il se rassure en sachant que ses souvenirs tiennent dans une valise dont il a perdu les clés... Mais on n'est pas dupe, on sait que l'homme marche à la nostalgie floutée comme d'autres à la cocaïne). Ayant parcouru toute l'oeuvre de Modiano, on croit tout connaître de lui, connaître les moindres recoins de sa petite enfance, les moindres actes de ses premières amours, les moindres traces de ses parents évaporés dans l'après-guerre. A chaque fois, pourtant, il réussit à nous cueillir en dévoilant un pan de ses souvenirs (imaginaires ou réels : il n'y a aucune frontière puisqu'il s'agit d'un écrivain), un pan formateur, un pan essentiel... comme tous ceux qu'il a livrés auparavant. Le personnage principal de ce roman nous fait croire qu'il doit se replonger dans son passé sous la menace (un mystérieux coup de fil suite à un carnet d'adresses perdu, un carnet qui contiendrait des informations confidentielles - bouarf, juste un nom et un ancien numéro de téléphone, "presque rien" ou plutôt, pardon, presque tout pour Modiano...) mais l'on sent bien, passé les premiers chapitres, que notre homme remonte le fil de ses pensées avec un certain plaisir, chaque phrase en amenant une autre qui en amène une autre, bref du Modiano pur jus ou l'art de nous embobiner dans ses rets littéraires. Une maison abandonnée et entourée d'arbres (comme dans un conte), en banlieue parisienne, où notre enfant est recueillie par une jeune femme, un retour sur les lieux de son enfance pour construire les chapitres de son premier roman (qui seront forcément détruits pas la suite, comme si la réalité devait finir par disparaître derrière la fiction - des (bonnes) feuilles, comme en automne, vouées à être emporté par le vent...), un simple appartement où vit dorénavant, en solitaire, notre vieil homme sous le regard solidaire d'un tremble dont la simple présence le conforte. Les racines de notre écrivain sont dorénavant profondément enfouies dans le terreau de ce passé... qui le hante, l'effraie, mais qui demeure une inépuisable source d'inspiration. Que dire, sinon, du style modianesque ? Chaque phrase est millimétrée, parfaitement pesée, équilibrée - je ne saurais mieux dire. Un mystère, un suspense qui reste en suspend, un Modiano délectable.