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J'ai beau reconnaître l'indéniable intérêt de ce genre de produits tout en noblesse et en poésie, j'ai beau reconnaître même une certaine beauté à de nombreuses séquences, et une ambition impressionnante dans le projet, le fait est que je ne suis pas très client, pour ma part (mon camarade semble bien aimer Ghobadi en général), de ces tortues volantes. Je ne sais pas, trop allégorique peut-être, trop chargé de sens pour être vraiment les deux pieds sur terre, ou trop volontairement imagé. Pourtant, il y a du sujet bien concret à se mettre sous la dent : c'est l'arrivée de la guerre en Iran vue par un groupe d'enfants tous plus misérables les uns que les autres. D'un côté "Kak Satellite", ado débrouillard vivant aussi bien de l'installation d'antennes paraboliques pour capter CNN dans son camp de réfugiés que de petits trafics en tous genres (revente de mines antipersonnel, direction d'un groupe d'enfants engagés sur les chantiers par les patrons peu scrupuleux, interprète douteux des émissions télé...) : c'est la caution "américaine" du film, celui qui fait le lien entre sa civilisation et l'invasion imminente des troupes de Bush, en même temps profiteur et victime de celle-ci (le personnage est d'ailleurs diablement ambigu dans son rapport avec les States, le film est politiquement un peu flou). De l'autre côté un trio d'enfer : une jeune fille mutique et suicidaire, son frère manchot (il a sauté sur une mine) mais adepte du coup de boule, et un petit garçon (dont on découvrira l'identité plus tard) aveugle et complètement délaissé par la fillette...) C'est le cachet "indigène" de l'histoire, le garçon va même se découvrir des pouvoirs divinatoires lui permettant d'anticiper la guerre. Il faut ajouter à ces personnages déjà pas bien droits une foule d'enfants tous plus tordus les uns que les autres, représentant une cour des miracles juvénile évoluant au milieu d'un monde d'adultes au pire crétin (les vieux qui regardent la télé), au pire menaçants (les militaires).

ke7u6o

Bon. Nul doute que le film n'est pas lisse quand il décrit ce monde infernal abandonné aux corps torves, handicapés, où les enfants sont devenus des petits adultes condamnés à se débrouiller par eux-mêmes. Les scènes les plus réussies sont les plus âpres : un sauvetage tendu dans un champ de mines (explosera ? explosera pas ?), une errance le long d'un terrain où on a entassé des douilles de bombes à ciel ouvert, ou ces plans vraiment directs sur ces corps mutilés d'enfants. Mais pour ce précieux réalisme-là, il faut malheureusement assister à de pénibles tableaux assez ampoulés, qu'on sent chargés jusqu'au bord du bord de sens bien épais, et qu'on nous invite à prendre pour de la poésie surpuissante : vastes séquences quasi-oniriques sur de la musique ++, esthétisation à l'excès du moindre plan (y compris ceux sur les engins de guerre, on fantasme pas forcément sur les mêmes motifs), emphase de séquences qui auraient nécessité de la sécheresse... Le cinéma de Ghobadi est une sorte de Kusturica refoulé, qui n'accepte pas d'être ce vers quoi il tend (une fable allégorique) mais ne va pas non plus vers ce qu'il devrait être (une chronique presque documentaire). Du coup, le cul entre deux chaises, on regarde ça comme un objet illustratif, en partageant bien entendu les indignations du réalisateur (quelle connerie la guerre, et c'est les enfants qui prennent), mais conscient aussi que ce discours est tellement évident qu'il ne nécessitait pas forcément une telle solennité pour en parler. Du beau travail, pas pour moi.

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