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On y rentre un peu en reculant, je ne vous le cache pas, tant le cinéma du gars Trân ne nous a pas laissé que de bons souvenirs (le clip sur la papaye verte), et tant on doute complètement de la possibilité du cinéma d'exprimer l’étrangeté de l’écriture d’Haruki Murakami, auteur du roman d’origine (qui n’est pas son meilleur, selon moi, mais quand même). Et dans les premières 20 minutes, disons, on frémit un peu : on est bien dans la sur-esthétisation un peu ringarde, mise ici au service d’une historiette d’amour ayant tout de la bluette pour jeunes filles seules. Un garçon, Watanabe, retrouve par hasard une camarade d’école, Naoko, dont le petit ami s’est suicidé ; ils vont tous les deux vivre une histoire d’amour, notre héros découvrant à l’occasion que la jeune fille est vierge. Dès lors, il va être question d’amour éternel, celui qui ne soufre aucune concession, qui ne peut pas s’éteindre, quitte à gâcher la vie de celui qui l’éprouve. Dès que Naoko disparaît, le film devient enfin intéressant : finie la chronique sentimentale sans sève, et place aux atmosphères gothico-fantomatiques, aux déchaînements naturels, aux grandes passions, et au symbolisme. Ça pourrait être très lourd (ça l’est parfois), et pourtant, en lâchant les chevaux, Trân trouve son souffle, et livre une œuvre hantée très joliment sentie.

 

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Hantée, car on sent bien, et peut-être plus encore que dans le roman, que cette histoire d’amoureux qui se retrouvent hors du monde est symbolique d’autre chose, et qu’il est question ici de perte de la jeunesse, de tentative désespérée d’arrêter le temps et le cours du monde pour rester dans la félicité de l’instant, des premiers temps de l’amour. Le film alterne les scènes de la vie urbaine, où notre Watanabe fricote platoniquement avec la jolie Midori, et les scènes de campagne, où il retrouve Naoko dans une sorte de no man’s land biblique, gardé par une japonissime maîtresse de musique cerbère. En gros, c’est la lutte entre la maturité, portée par la forte aura sexuelle de Midori, et le retour au Premier Amour, représenté par les scènes pures de la campagne. Trân est vraiment bon dans le côté sexuel du film, qui appelle un chat un chat, et qui fait effectivement toute la saveur des romans « sentimentaux » de Murakami. Il garde beaucoup de dialogues tels quels (c’est la grande qualité des textes du maître, les dialogues), y compris les plus opaques, y compris ceux qui semblent les plus « à côté » de la situation. Les scènes taquines de la ville, où le jeune homme apprend à grandir aussi bien par la magie des suggestions érotiques de Midori que par l’exemple de son camarade de chambrée, homme à femmes notoire (ces scènes-là sont en trop, à mon avis, dans la trame d’ensemble), sont vraiment agréables, et sont des respirations bienvenues au milieu du chaos des scènes avec Naoko. Sobres malgré l’énorme travail d’esthétisation de chaque détail, elles font en plus éviter le piège du passéisme un peu ringard qui guettait le film (et le livre, notons-le).

 

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Quant à toutes les séquences de retrouvailles avec Naoko, dame, on ne peut pas dire que Trân s’y économise. Les éléments se déchaînent, on retrouve nos deux amants dans tous les décors possibles et imaginables et dans des conditions météo parfois exigeantes (qui tendraient à prouver qu’il est possible de s’exprimer sexuellement même dans la neige), y a des vagues grosses comme des immeubles et des corps allongés au bord des petites mares, c’est très joli. Oui, je sais, c’est parfois aussi un peu ridicule, et franchement chichiteux ; on se dit que Trân devrait apprendre parfois à filmer simple, tant chaque plan semble être présent pour épater la galerie par ses décadrages à répétition. Mais, après tout, ce formalisme sert le propos du film dans ces scènes-là, qui sont censées être des scènes de pure fantasmagorie, à la fois iconiques et minérales ; comment en vouloir à Trân de doper les éléments naturels quand il est justement question de ça, d’une nature qui enferme la jeunesse dans une éternité entre vie et mort ? On est souvent à la limite du mauvais goût, mais on accepte quand même, en constatant que le film ne manque pas de lyrisme quand il le faut, ni de finesse quand la situation l’exige. On ressort touché, après cette dernière phrase qui est aussi celle du roman et qui nous laisse tout songeur. Beau film, moi je dis. (Gols 09/05/11)

 


 

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Très finaude analyse du gars Gols avec lequel je partage à la fois les nombreuses réserves sur ce film (en particulier l'aspect maniéré de Trân qui ne peut s'empêcher de nous resservir au moins 451 lents panoramiques ou travellings-avant pour filmer les scènes en huis-clos) tout en reconnaissant une certaine émotion qui finit par se dégager du bazar qui laisse en effet un peu tout chose. Le cinéaste parvient à capter cette véritable nostalgie du premier amour, comme s'il restait éternellement dans les limbes de la mémoire, un aspect auquel le texte de Murakami n'est forcément point étranger - cette magnifique phrase de Naoko qui souhaiterait que lorsqu'on atteint l'âge de 19 ans on revienne automatiquement à 18...

 

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On savait déjà à quel point la caméra de Trân avait une sérieuse tendance à tomber amoureuse de ses actrices (remember le charmant A la Verticale de l'Eté) et on ne peut point dire qu'on soit lésé de ce point de vue-là, les trois actrices principales (Naoko - Rinko Kikuchi -, Hatsumi - Eriko Hatsune -, et la sublime Midori - Kiko Mizuhara - (putain je suis encore amoureux cinématographiquement)) ayant véritablement une cinégénie qui laisse bouche bée... Dommage que le film, qui part en effet du mauvais pied en enchaînant les vignettes léchées comme s'il s'agissait de tourner un livre d'images, ne fasse pas plus la part belle à ces longs plans-séquence où deux personnages finissent enfin par se livrer - je pense notamment à cette magnifique séquence au lever du jour où Naoko décrit par le menu à Watanabe l'expérience traumatisante de son premier amour (belle idée aussi que celle de montrer un Watanabe toujours "en retard" sur la belle - il marche tout le temps deux pas derrière - comme si cette Naoko avec laquelle il a ressenti les premiers frissons amoureux restait à jamais, quoiqu'il advienne, hors de portée).

 

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Ce sont ces séquences-là qui donnent véritablement toute la sève à ce film qui se perd souvent dans de longs couloirs clipesques par trop systématiques - ça va quand il s'agit de nous montrer cette nature paradisiaque en proie à tous les vents, tous les tourments (je suis aussi parolier à mes heures creuses, Barbelivien est vert), c'est un peu gonflant quand on met trois plombes à s'approcher d'un Watanabe perdu dans ses pensées (quinze à trente minutes de film en trop ? Allons ne soyons pas chien, cela fait également partie du charme lancinant du film qui parvient à nous prendre dans ses rêts...). Trân réussit aux points cette adaptation du gars Murakami (le Tony Takitani d'Ichikawa laissait quand même méchamment sur sa faim), un auteur dont l'imaginaire reste de toute façon guère aisé à transposer sur la toile. Laissez-vous tenter si ce n'est déjà fait, surtout si vous êtes dans une passe grenadine - si, si. (Shang 21/09/11)

 

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