Qu'est-il arrivé aux Dardenne pour qu'ils nous proposent ce film tiède et lourdaud ? Tout est là, mise en scène nerveuse et tenue, sujet sur la paternité difficile, acteurs investis ; et pourtant ça ne marche pas, en tout cas pas dans la deuxième moitié, et on ressort de là avec la pénible impression d'avoir vu un film banal... alors qu'il est réalisé par les gusses qui nous ont donné parmi nos plus beaux coups de poing dans la gueule ces dernières années. Parenthèse assagie ou vraie dépression d'inspiration ?

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Pendant environ 40 minutes, pourtant, on apprécie : voilà un nouveau héros dardennien à fond, en l’occurrence un ado abandonné par son père, et complètement buté dans son déni de l'abandon, dans son refus de la perte. Très belle, cette façon de montrer comment on peut refuser une fin, comment on peut s'opposer à la dureté de la vie. Cyril est une tête de mule, persuadé qu'on lui ment quand on lui raconte que son père (Jérémie Renier, dans la continuité de son rôle de L'Enfant) est un irresponsable insensible sur lequel il faut faire une croix. La plus belle idée, c'est qu'à force d'obstination, le gamin arrive à pousser les adultes à prendre leurs responsabilités, à s'assumer : il obtient gain de cause, finalement, même si on a envie de lui mettre des calottes tant il est crispant et incontrôlable. Une nouvelle fois, l'énergie éternelle du filmage des Dardenne fait merveille : le gosse, toujours rapide comme l'éclair, est filmé la plupart du temps dans sa marche obstinée, ou sur son vélo, sillonnant le quartier pour retrouver son père, fonçant dans les cages d'escalier, rentrant dans les portes fermées, fuyant et insaisissable. Très beau plan, au tout début, où la caméra à l'épaule parvient à le suivre jusqu'à une barrière qu'il escalade, avant de rester de ce côté et de le regarder devenir tout petit au fond de l'écran, littéralement semée par l'acteur ; très beau, également, ce travelling très long qui parvient enfin, sur la fin du film, à se mettre à son rythme. Il y a une fureur là-dedans, une fièvre, une urgence, qu'on connaît certes déjà chez ces cinéastes, mais qui encore une fois servent très bien le sujet.

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Et puis, patatras, dans la deuxième moitié tout s'écroule. Les bons sentiments se mettent à débouler en masse, complètement anachroniques dans la rigueur qu'on attend des Dardenne. Cécile de France, dans un personnage pourtant intéressant, est en charge de la partie "douceur et compréhension" du scénario, et finit par bouffer l'âpreté précieuse du début. Il y a quelques séquences absolument impossibles à admettre de la part des brothers : cette course ensoleillée en vélo, qui marque à gros traits le mûrissement du môme, la dispute conjugale en voiture, trop écrite pour être crédible, et puis cette famille reconstituée, ce gosse assagi et rentrant dans le rang, cette mignonne chronique maternelle qui arrive doucement dans le film, tout ça est indigne d'eux. Pire : ils se laissent souvent aller à une sur-explication maladroite et psychologisante de leur trame : le père absent remplacé par un père de substitution délinquant, puis par une mère aimante, puis par un père démissionnaire et veule, on se croirait dans un cours de fac de psycho 1ère année, c'est lourd de chez lourd. L'écriture finit par ressembler à des notes de stabylos, tant les Dardenne cherchent à tout nous faire comprendre (ces notes de musique qui viennent ponctuer les différents épisodes, quelle idée idiote !). Le moralisme n'est pas loin : c'est pas bien d'abandonner son enfant, car il peut tomber dans la délinquance et il sera pas facile à gérer, très bien les gars c'est noté, je ferai gaffe quand j'aurai un fils. Comme en plus les acteurs (là aussi, comble chez le Dardenne) ne sont pas irréprochables (le jeune délinquant très mal à l'aise, Cécile de France en surjeu concerné, même le petit héros qui manque de naturel sur certaines situations), on se dit qu'on va tenter d'oublier ce Dardenne-là, comme une erreur bien pardonnable. Le prochain sera immense, je vous le dis. (Gols 22/06/11)

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Rah je trouve que l'ami Gols a un peu la dent dure avec ce dernier opus dardennien. Ce n'est pas parce que celui-ci n'a pas l'âpreté de leurs précédents films et qu'ils livrent une fin qu'on pourrait résolument qualifier d'optimiste, qu'il faut pour autant leur jeter la pierre (ouais, y'a un clin d'oeil au film lui-même, bien vu). Si la première partie du film fait en effet preuve d'une immense fluidité - on sait à quel point les Dardenne brothers sont à l'aise pour capter leurs personnages "en mouvement" -, les cinéastes pouvant se régaler à l'envi de suivre ce petit personnage fuyant, toujours capable de trouver une issue, une échappatoire, la seconde n'en est pour autant pas moins intéressante : en confrontant ce véritable personnage "d'ange gardien" (Cécile de France que j'ai trouvée pour ma part absolument parfaite) à ce "pitbull" prêt à mordre le premier individu venant lui barrer le chemin, les Dardenne illustrent toute la patience qu'il faut pour tenter de remettre sur le droit chemin ce genre de gamin sans repère capable de faire les pires conneries. Truffaut disait que "tant qu'on a pas tout fait pour quelqu'un, on n'a rien fait", et le personnage interprété par Cécile de France le prouve : pleine d'abnégation, prête à sacrifier sur l'occase sa propre vie amoureuse (on pourrait comprendre en creux qu'elle-même a dû souffrir dans son enfance du même sentiment d'abandon pour vouloir donner autant), elle semble se faire un devoir (échouer dans cette tache serait remettre sa propre vie en question : on le voit lorsque le gamin l'attaque, lui échappe et qu'elle craque littéralement) de responsabiliser ce gamin. Ce dernier est loin d'être à la fête, sa propre vie lui filant entre les doigts sans qu'il puisse y faire quoi que ce soit - la scène avec le robinet lorsqu'il se rend compte que son père a réellement vendu son vélo - ; il a qui plus est le don d'être attiré par les mauvaises personnes (son père, le pseudo dealer (qui comme le gamin Mourad est loin d'être convaincant, ça j'avoue) puisque celles-ci n'ont de cesse de le rejeter... Il finira par changer de braquet (oui bon la séquence est peut-être un peu lourde) en s'adaptant au rythme, aux volontés de cette femme qui l'a pris sous son aile - rien de franchement psychologisant ou de particulièrement moraliste, juste une chtite leçon d'espoir pour la route des brothers... Le final est peut-être un peu chargé, ok, avec cet épisode que l'on pense forcément tragique (salopiots de Dardenne qui vont encore nous filer le bourdon pour la journée) et qui va "miraculeusement" bien tourner : le gamin cesse de foncer contre les murs, en se butant à tout bout de champ, et s'en retourne chez lui en acceptant cette ultime "contrariété" (c'est sans doute un euphémisme...). Peut-être point l'œuvre la plus prenante ou la plus radicale des deux artistes belges, mais un opus à mes yeux loin d'être raté. Bien huilé. (Shang 21/09/11)

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