000235580La vie d'Emmanuel Carrère, et ses choix artistiques, sont décidément bien étranges, comme marqués par un destin qui confine à la magie. Partant dans une petite ville de Russie pour y répondre à une commande de documentaire qui le passionne moyennement, le gars va se retrouver embringué jusqu'au cou dans une de ces tragédies totales dont il a le secret, et qui faisait déjà la sève de L'Adversaire. Comme si la fatalité poursuivait l'auteur, comme si, quoi qu'il fasse et même quand c'est le hasard qui mène le jeu, il était contraint, au bout du compte, d'affronter son histoire personnelle avec violence.

Soit donc un reportage sur un prisonnier de guerre à Kotelnitch, Russie. Très vite, Carrère se rend compte que cette histoire va aller de paire avec la sienne, ou plutôt celle de son grand-père, disparu dans de mystérieuses conditions à la sortie de la guerre. De là, il va fouiller l'histoire de cette ville, à travers le double portrait d'un officier de la police russe et de sa fiancée, mythomane attachante ; de là, encore, il va développer toute une relation de ses amours tumultueuses avec une certaine Sophie, leurs projets, leur rupture, leurs disputes ; de là, enfin, il va arriver à une tragédie, un assassinat sauvage et étrange. Moi, vous m'envoyez à Romorantin faire un film, j'en reviens avec un film sur Romorantin. Carrère, lui, non : il fait de son maigre cahier des charges un drame aux arcanes infinies, qui mèle vie privée et Histoire, affaire d'espionnage et passé familial. Le livre se lit comme un polar, dans un souffle, grâce à une parfaite construction, presque "involontaire", comme faite sur le vif. L'écriture factuelle de Carrère se double ici d'un autoportrait douloureux et franc qui laisse toute sa place aux sentiments et à l'introspection. L'auteur-narrateur-héros du livre y apparaît dans toutes ses faiblesses, et Carrère ne s'épargne pas dans ce récit d'un homme amoureux exclusif et obsessionnel. Les pages qui décrivent ses comportements assez odieux avec son amoureuse sont sans pitié, ni pour lui, ni pour elle, ni pour tous ceux qui l'entourent.

Dommage que le livre s'enferme en grande partie dans cette seule histoire intime. Après tout, le récit amoureux ne concerne que l'auteur lui-même, et on est parfois un peu gêné de ce déballage presque "christine angotien" des disputes domestiques, avec ces dialogues très précis, cette dissection scientifique des mouvements du cœur. La rupture racontée par Un Roman russe est somme toute très banale, et on sent que Carrère joue un peu trop sur la corde de son ego hypersensible pour en faire une targédie insupportable. Petit à petit, il délaisse la partie russe pour se concentrer uniquement sur cette histoire d'amour qui part en sucette, et on a l'impression de pénétrer dans une intimité qui ne nous regarde pas. Carrère se sert de son livre comme d'un exutoire, comme d'un divan de psy, et c'est gênant.

Heureusement, restent la précision de l'écriture, et surtout cette façon unique de faire s'interpénétrer l'anecdote la plus banale et le destin le plus ample. Quand il décrit un personnage (la mystérieuse Ania, ou la mère de celle-ci, russissime), c'est avec une grande force et une grande vérité. On reste scotché devant cette aventure et devant l'ampleur du projet, projet qui se fait presque à l'instar de l'auteur, au jour le jour. Une très bonne introduction au film Retour à Kotelnitch, qui délaissera heureusement l'histoire amoureuse pour se concentrer sur ce portrait d'une ville abandonnée de tous. (Gols 19/04/09)


indexrAlors que l'ami Gols a passé le mois d’août à dévorer le fond de sa librairie, ce branleur de Shang courait sur la plage entre un pastis et un rhum arrangé (mon cœur et mon foie ne se parlent plus depuis longtemps, je vous rassure). Ouais mais bon, y'avait la sieste aussi, et puis la prochaine comédie musicale à écrire, voyez... Oui, quel est le rapport avec le livre de Carrère... Ben d'une certaine façon, moi aussi je tente d'effectuer d'éternels retours à Morondava pour remonter à mes "origines" (d'adulte) - je retombe toujours sur mes pieds, n'en doutez point. C'est en tout cas avec un certain intérêt qu'on prolonge le plaisir de la vision de Retour à Kotelnitch en lisant cet ouvrage (assez curieusement, d'une certaine façon, dans le décalage) écrit quatre ans après le documentaire. On retrouve en effet avec un grand plaisir tous les personnages de ce voyage russe frappé par la tragédie avec parfois, là aussi bizarrement, quelques variations sur certaines explications (notamment concernant l'assassinat d'Ania) ; Carrère nous conte par le menu toutes les diverses péripéties de ces multiples retours à Kotelnitch, petit village russe au milieu de nulle part, où il ne se passe à priori absolument rien d'extravagant mais d'où il va parvenir à tirer - comme le disait ironiquement et très bien le gars Gols - une expérience bouleversante qu'il parvient à relier avec une réelle maestria et grâce un questionnement quotidien aussi bien à ses origines familiales qu'à son propre caractère tumultueux. Non, le gars Carrère n'est en effet pas homme à s'épargner pour tenter de tirer des leçons de ses échecs, de dresser un bilan de ses faiblesses et l'on est parfois presque gêné d'entrer dans son intimité... A l'unisson avec l'article précédent, la partie sentimentale - son histoire avec cette Sophie - (Gols parlait d'Angot, j'étais à deux doigts d'évoquer Matzneff - po si loin...) a tendance à envahir un peu trop le récit - notamment sur la fin - et il est étonnant de voir que "l'épuration" qu'il y avait dans le documentaire - où il tentait un minimum de "s'afficher" - n'ait pas lieu dans l'ouvrage littéraire (même si Carrère est un écrivain, bien difficile ici de parler de roman "auto-fictionnel", puisque l'on sait que tout l'arrière fond de l'histoire est réel ; du coup son histoire amoureuse prend un peu des allures de tripes étalées sur "les carreaux de la piscine" (belle illustration d'ailleurs que celle de la couverture Folio qui fait écho à un paragraphe situé en toute fin de l'ouvrage)). Bref, cette légère réserve mise à part, il est clair que Carrère demeure un écrivain passionnant, toujours à l'affût pour tisser des liens entre sa petite histoire, les événements dont il est le témoin, le fait de "créer" et l'Histoire avec un grand h, et que chaque lecteur peut y trouver son compte et des échos à ses propres remises en question. Peu lu ces derniers temps (ouais, j'avoue) mais l'ouvrage est suffisamment dense pour s'y nourrir pendant plusieurs semaines. Maintenant vaut-il mieux d'abord voir le film avant de lire le bouquin, je serais presque tenté de dire à ceux qui ne connaissent ni l'un ni l'autre de s'attaquer en premier lieu au livre pour avoir le temps d'"imaginer" les lieux et les personnages avant de les découvrir. Vous me raconterez, hein, promis ? (Shang 09/09/11)