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Pas de doute, dans les films noirs comme dans tout, il y a les honnêtes tâcherons, les très bons artisans et puis les grands cinéastes. House of Strangers n'est peut-être pas considéré comme le chef-d’œuvre de Mankiewicz, mais Dieu sait qu'il s'agit d'un grand film. J'ai pris un pied terrible avec le récit de cette famille de banquiers ritals dans les années 30, avec un extraordinaire Edward G. Robinson en pater familias qui mène son monde à la baguette, et ses quatre fils dont Max, le chouchou (Richard Conte, que je trouve personnellement toujours parfait) et les trois autres frères qui morflent forcément (l'aîné, le petit et teigneux Joe, que le père n'augmente jamais, l'opportuniste Tony toujours tout sucre qui se plaît à rester dans l'ombre et à jouer les opportunistes, et la brute Pietro considérée comme l'idiot de la famille). Grandeur et décadence de la famille Monetti qui va finir par créer une véritable fêlure au sein de la famille (Robinson et Conte vs le trio inséparable). L'histoire débute avec Conte qui sort de prison après avoir purgé une peine de sept ans. On apprend que le pater est mort deux ans plus tôt et que maintenant la banque est au nom des trois autres frères. On sent que lorsque Conte vient rendre une petite visite au trio, l'ambiance est tendue comme un spaghetti avant cuisson. A-t-il mûri depuis sept ans sa vengeance, que s'est-il passé pour qu'on le sente si amer, vous faites bien de poser la question, on va assister à un long flash-back qui va nous conter en détail toutes ses misères (magnifique plan pour faire la transition avec cette caméra qui monte lentement les escaliers de la demeure familiale sur un air d'opéra - c'est tellement beau et envoûtant qu'on se croirait dans Le Parrain en noir et blanc - soulignons d'ailleurs au passage, tant qu'on y est, la sublime photo de Milton R. Krasner qui devient de plus en plus sombre à mesure que le film avance vers son dénouement tragique...).

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Sans vouloir s'étaler en longueur, disons simplement que la banque de Gino Moretti dans laquelle travaillaient ses quatre fils a fini, après une gestion quelque peu hasardeuse par faire banqueroute. Si Max et son père ont tenté jusqu'au bout de faire front pour limiter la casse, les trois autres ont patiemment attendu qu'elle soit liquidée pour rebondir - trois fils ingrats ? Ouh là, attention n'allez pas si vite en besogne, si l'exubérance de Gino pouvait parfois paraître drôle voire touchante, le type pouvait aussi se montrer particulièrement odieux avec ces fils qu'il traitait comme ses larbins. Seul Max trouvait grâce à ses yeux, un Max malin et séducteur dont on suit pendant une grande partie du film les pérégrinations amoureuses. Fiancé à la sublime Maria (Debra Paget) - on ne pourrait en dire autant sur la mère d'icelle, la géante et impressionnante Hope Emerson qui dépasse de huit tête Edward G. - il va fricoter avec l'une de ses clientes, la tout autant charmante Susan Hayward. Son cœur balance - la tradition et la famiglia d'un côté contre la passion enfiévrée loin du carcan familial de l'autre - et notre homme aura bien du mal à prendre une décision... Son choix sera beaucoup plus tranché lorsqu'il devra se porter au secours de son pater : contrairement aux trois autres frérots attentistes, il est prêt pour le sauver à mettre sa propre vie en jeu... Mais le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ?

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Nombreuses sont les séquences durant lesquelles on jubile, et on se plaît à croire que des gars comme Scorsese ou comme Coppola ont su en apprécier l'un toute la truculence, l'autre la causticité : le premier repas avec toute la famille est un bonheur (Edward Robinson en chef de cérémonie qui ne cesse de faire pleuvoir sur les trois frères de petites réflexions assassines en écoutant à fond les grelots de grands airs d'opéra - tout cela alors qu'on attend le fils chéri, Max, toujours à la bourre), le monologue de Robinson sur la différence entre l'ancien et le nouveau monde est du nanan (tout cela pour faire comprendre à une Hope Emerson colère que si Max a fricoté avec une autre femme, cela ne remet point en cause son mariage avec Maria - Richard Conte suit Robinson du coin de l’œil pendant toute la scène, proprement halluciné), la discussion de sourds entre Robinson et Conte dans le sauna est une merveille de confusion (celui-ci étalant ses problèmes de thune, celui-là de coeur), les multiples confrontations entre Conte et ses trois frères qui font bloc sont d'une violence froide pour ne pas dire crue (avant la chute du père et lors de la noirissime séquence finale), les échanges à la fois amoureux et à couteaux tirés entre Conte et Hayward sont véritablement passionnels (Conte qui ponctue une phrase sur deux en disant "period" et Hayward, loin de se laisser étouffer par le ton sentencieux du gars, de toujours faire preuve de répartie), et j'en passe...

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Grand film "familial" (on aimerait qu'il dure facilement deux heures de plus pour se plonger encore plus dans les racines et les petites histoires de la famille Monetti) avec deux fortes têtes (Robinson et Conte) mais qui laisse également aux différents rôles féminins un place de choix : en dehors de Maria, un poil effacée (faut dire que sa mère est un tel épouvantail que celle-ci n'a pas besoin d'en rajouter), les personnages de Hayward, pleine de pugnacité et d'empathie, ou de la mama Monetti (elle parle peu mais elle parle bien : une grande dignité masquant une évidente sagesse) sont franchement marquants. Mankiewicz passe avec une facilité déconcertante d'un personnage à l'autre en soignant toujours à la perfection sa direction d'acteurs et comme chaque scène est réglée au millimètre, on finirait par croire que le cinéma est une "science" pour les ânes (grave erreur, vi). La marque des grands, des très grands, c'est clair, et cette House of Strangers qui me paraît une oeuvre bien sous-évaluée (faut dire qu'il n'est pas évident de se faire une place au sein de cette filmo impressionnante au niveau de la qualité) en porte indiscutablement la trace. Très grande satisfaction, de quoi se motiver pour se voir les quelque cent-cinquante films restant dans ma "liste noire".

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Noir c'est noir, c'est