Sans_titreSi mon idole Laurent Mauvignier m'avait quelque peu lâché avec ses deux derniers livres (Seuls et le Lien n'étaient que de pâles copies paresseuses de ce que le bougre avait déjà fait), je dois dire que Dans la Foule le voit revenir en très grande forme. C'est son bouquin de toute façon le plus ambitieux, adjectif qu'on ne pensait pas un jour employer pour cet auteur qui a fait de l'intimité et du minimalisme son champ d'investigation. Ici, on est d'abord surpris par l'épaisseur du volume, étonnant pour un auteur d'habitude concis et ramassé. Ensuite, par le sujet : Mauvignier se propose de retracer le fameux drame du stade du Heysel en 1985, où une quarantaine de spectateurs de foot étaient morts sous les assauts des hooligans britanniques. On est très loin des angoisses amoureuses et individualistes des personnages habituels du gars.

On plonge donc dans ce flot de mots, sans trop attendre autre chose, honnêtement, qu'une description habile de ce faits divers très impressionnant. Or Mauvignier casse toutes nos attentes : le fameux drame arrive très tôt, dès la centième page, et ne prend pas plus d'importance que le reste, au contraire. Si le chapitre concernant cet épisode est très puissant, avec 5 ou 6 voix qui se mêlent dans une sorte de tourbillon de bruits et de mots, ce n'est pourtant pas là que le bouquin est le plus intéressant. Mauvignier botte presque l’événement en touche, pour se consacrer surtout à l'avant et à l'après du drame : qui étaient ces gens venus voir le match ? Comment ont-ils pris cette violence ? Quelles sont les répercussions morales, intimes, et surtout "sociétales" de ce drame sur leur intellect et leur façon d'être ? Que sont-ils devenus, des années après ? En faisant parler tour à tour plusieurs protagonistes très différents (ça va du supporter anglais cultivé contraint par sa culture à la violence, à la jeune femme qui perd son mari dans la bataille, en passant par le type qui se fait voler ses billets la veille du match) sans jamais donner d'indication sur qui parle, Mauvignier invente un style choral, qui rappelle Faulkner (dans ses meilleurs moments) mais qui reste on ne peut plus personnel. La grande force du texte, outre la puissante intelligence psychologique qui rend crédible chaque pensée intime, c'est que, malgré la pluralité des voix "enregistrées", Mauvignier reste lui-même à travers chaque personnage. Il n'essaye pas de changer de style à chaque nouveau monologue : il écrit toujours de la même façon, dans cette précision clinique de chaque palpitation de vie, de chaque micro-événement. Et pourtant, chaque personnage a sa force propre, sa façon de voir le monde. L'ambition est démesurée, et le pari totalement réussi.

Le livre est donc très impressionnant dans sa réalisation et dans son concept. Côté trame, il peut parfois décevoir, dans cette façon un peu trop gentille de décrire ses personnages. La catastrophe du Heysel aurait pu donner lieu à un grand roman de la violence, physique et morale, on regrette d'ailleurs que Geoff, le hooligan malgré lui, n'ait pas plus la parole. On reste pourtant dans la sensibilité pure, dans un regard très humaniste et bienveillant envers l'Humain. Certains épisodes sentent un peu la fleur bleue. Tant pis : tel quel, Dans la Foule est magnifique, fort et incroyablement risqué. Les phrases de Mauvignier, complexes, très longues, touffues et pourtant toujours claires, donnent naissance à un rythme proprement incroyable, syncopé et heurté, en même temps qu'ample et musical. C'est une symphonie très réfléchie, et on lit ça dans un souffle, avide d'engloutir ses mots, dans la peur constante que le charme et la musicalité ne se cassent. Ils ne se cassent jamais. Mauvignier a pondu un immense roman contemporain. (Gols 06/10/06)


Même si cela sent un peu la grosse paresse de début de semaine, je ne voislaurent_mauvignier_dans_la_foule guère de chose à ajouter à l'analyse fine de mon camarade - qui m'a d'ailleurs fait découvrir les premiers Mauvignier. Je parlais récemment de l'un des personnages les plus touchants de ce roman, cette pauvre Tana, qui va perdre son mari - alors même qu'ils sont en voyage de noces - lors de ce match-catastrophe : comme le soulignait l'ami Gols, Mauvignier se penche en particulier sur l'impact de cette tragédie dans la vie de ses personnages. Difficile de ne pas être touché par l'errance de cette jeune fille juste après la découverte de la mort de son mari... Dans les années qui suivent la tragédie, celle-ci va s'épuiser dans les aventures comme pour tenter de se perdre, de couler, dans cette vie qui a perdu toute saveur... On va se faire le témoin de ce long passage "crépusculaire" de Tana qui va, sur le fil, parvenir tout de même à retrouver un "équilibre". Un livre en effet très dense qui ne nous égare jamais malgré la multiplicité des points de vue et qui, malgré le point de départ ancré dans la réalité "historique" contemporaine, parvient à éviter avec une réelle virtuosité tout aspect anecdotique. Un bain de jouvence littéraire. (Shang 16/05/11)