9782707346315,0-6767986Popopoh, je trouve que le gars Mauvignier que l’ami Gols m'avait fait découvrir à ses débuts frappe très fort avec ce roman mâtiné de psychologie grand crin et d'un soupçon de féminisme de bon aloi (ces mâles dominateurs, ces porcs). Pourtant au départ, rien de très éblouissant dans cette petite histoire en rase campagne : un agriculteur un peu bedonnant, une femme sexy qui néglige son mari, une gamine qui passe le meilleur de son temps chez leur voisine, une peintre parisienne qui a élu depuis des années ses quartiers dans ce trou perdu... Celle-ci reçoit bien des lettres anonymes à deux balles mais il n'y a guère d'agitation, tout du moins en surface, dans ces petites vies qui vont cahin-caha... L'agriculteur craque bien de temps en temps sur une fille de joie, sa femme a bien une fâcheuse tendance à se déchirer avec ses deux collègues-copines le vendredi soir au karaoke, la peintre a beau se méfier d'icelle (jalousie ou mauvais feeling tout court ?), on ne peut pas dire que ce soit particulièrement la fête du slip dans ce hameau (des "trois filles seules") du bout du monde... La vie va, quoi. Et puis un jour, un type, puis un autre, puis un troisième, trois frères, débarquent et mettent la pression sur tout ce petit monde en apparence bien tranquille. Que font-ils là, ces trois gaziers mal intentionnés, en cette soirée anniversaire de cette mère de quarante ans alors que tout s'annonçait sous les meilleurs auspices ? Le début, il faut bien l'avoir en tête, d'une soirée cauchemardesque qui n'en finira pas de finir...

On le connaît notre Mauvignier avec ces phrases amples, cette syntaxe fluide, ce doux lyrisme sans prétention. Mais on ne s'attendait pas à ce que le cochon nous donne autant de sueurs froides au cours de cette nuit éternelle. Disons-le, une fois que ces trois types inquiétants se pointent, le roman vous prend à la gorge, vous saisit là où ça fait mal, ne vous lâche plus. La tension est palpable jusque dans les ressorts de votre fauteuil, tout peut arriver, tout peut déraper. Et notre Mauviginier, le saligaud, de prendre tout son temps pour placer son cadre, décrire ces personnages, distiller les événements. Si l'action est au ralenti, c'est comme pour mieux nous mettre sur du charbon ardent, sur des chardons ardus et nous offrir une plongée dans la psyché de chacun... Le père, la mère, la gamine, la peintre, les trois sales types, on aura une vision complète de leurs états d'âme, de leurs doutes, de leurs regrets, de leurs minces espoirs, de leurs maigres illusions. Mauvignier est tellement fort à ce petit jeu-là qu'on se retrouve comme le témoin gênant de ce grand déballage, au cours d'une fête où il n'y a pas que le champagne qui va péter... Plus le livre avance, plus on est angoissé à l'idée que les personnages principaux s'écroulent, craquent, meurent. Ce fumier de Mauvignier nous étouffe à petit feu et signe, sous sa petite couverture claire des éditions de minuit, le livre à coup sûr le plus noir et le plus bourré de suspense de cette rentrée, dans un style toujours aussi propre, dans une écriture toujours aussi précise, dans une construction narrative toujours aussi solide. Le coup de coeur et le coup de boule, personnellement, de cette rentrée, comme si Mauvignier prenait un malin plaisir à saisir son lecteur par les balls pour, à l'aide de ce suspense insoutenable, mieux le laminer. Terrible et fantastique histoire d'une nuit très sombre... Un (réglement de) conte pour adultes, un roman dense et passionnant.   (Shang - 13/09/20)


Ah bon sang de bois, je suis avec enthousiasme mon camarade de jeu : on est là sur le meilleur roman de la rentrée, ne cherchez plus, et je suis même pas loin de dire le meilleur livre de Mauvignier, ce qui n'est pas rien au vu de sa magnifique carrière. Après un mauvais livre (Autour du Monde), quelques pièces pompeuses et un texte trop moraliste (Ce que j'appelle oubli), notre Mauvignier nous revient ici en sur-forme, retravaillant une forme qu'il n'avait pas explorée depuis Dans la Foule, celle du récit choral d'une part, et de la montée de la tension d'autre part. Tout a été dit par Shang, mais rajoutons-en une couche sur le style sublime du gars, capable de commencer une phrase, puis de la tordre pour vous emmener 10 ans en arrière, puis de revenir au point central avant de finir par vous clouer le bec par une fin brutale... le tout sans que ces longues échappées ne handicapent jamais la lecture. Au contraire : on a l'impression d'une seule pensée qui s'étale sur 650 pages, d'une seule phrase, d'un seul souffle. C'est que Mauvignier possède à merveille le don de la ponctuation juste, du contrepoint, de la mesure de la phrase, et pratique un étonnant mélange entre langage populaire et érudition littéraire, trouvant une sorte de langage d'aujourd'hui sans jamais tomber dans la facilité. Il bondit avec une virtuosité sidérante d'un personnage à l'autre, donnant à tous leur identité, leur caractère, leur histoire, tout en maintenant très vive la tension du récit principal. Et quel récit : il y a dans cette prise d'otages toutes nos peurs les plus enfouies, l'abandon, la solitude, la tromperie, l'impuissance à aider les autres. Et, comble du sadisme, Mauvignier diffuse ses informations et ses événements au compte-goutte : le récit avance, mais non sans expliquer chacune de ses étapes, non sans prendre son temps, non sans retenir l'action le plus possible. Un "flow" impressionnant le mène, puisqu'on ne lâche pas le roman une seconde et pourtant il nous fait emprunter mille chemins parallèles, mille digressions. On pense à Funny Games, on pense à Charlie Hebdo, on pense aux faits divers sordides qui remplissent les journaux, mais le gars ajoute à toutes ces références un bagage profondément humain qui fait la différence ; on croit aux personnages, tous, on croit à leurs aventures, à leurs pensées, à leurs réactions dans l'adversité. Et on se dit que Mauvignier est un sacré connaisseur de l'âme humaine pour pouvoir ainsi se glisser dans la peau d'une petite fille, d'une femme frustrée, d'un illettré, d'une petite fille, d'un paysan ou d'une peintre et nous faire croire à leur psyché. Au bout du roman (et de l'enfer : c'est éprouvant à mort), on se demande bien comment le gars a fait pour nous amener à ce point-là de tension, tout en faisant de la très grande littérature, tout en construisant un monde cohérent, tout en rendant chaque personnage, y compris les plus douteux, attachants et passionnants. Moi, je mets ça sur le compte du génie, mais c'est vous qui voyez. Un élève valable de Faulkner, c'est ma conclusion.   (Gols - 18/09/20)