9782707317667,0-113505Après ses deux premiers romans, moments d'équilibriste grâcieux, il est bien normal que Mauvignier vacille un peu. Ceux d'à côté n'est pas à la hauteur des précédents, malgré l'indéniable prise de risque que le gars se coltine. En traitant le thème pas tout à fait lisse du viol et des conséquences qu'il a sur son responsable autant que sur sa victime (ainsi que sur les collatéraux), il donne le bâton pour se faire battre. Pourtant encore une fois, on ne peut que constater l'extraordinaire justesse psychologique avec laquelle il traite de la chose, la pudeur totale n'excluant pas une vraie frontalité dans la manière d'aborder le thème, la position parfaite qu'il adopte vis-à-vis de son sujet. Comme toujours, les personnages sont d'une véracité saisissante. D'un côté, le monologue d'un homme qui a commis un viol, un seul, un soir où ça a débordé, et qui revient sans cesse rôder autour du lieu du crime, dans l'angoisse de ce qu'est devenue sa victime ; de l'autre, Catherine, la voisine de palier et amie de la victime, qui n'a rien entendu, et demeure à l'écoute angoissée des bruits de "ceux d'à côté", de leur résilience, de leur présence, dans l'attente peut-être de quelque chose de plus fort dans sa vie à elle... et pourquoi pas dans l'attente inavouée que ça lui arrive aussi, à elle. On le voit, on est dans le soufre et le délicat là-dedans, et il fallait bien notre Mauvignier pour trouver les pincettes aptes à décrire ces caractères-là sans tomber dans la caricature ou le n'importe quoi. Il y arrive très bien, toujours à la lisière du scandale (une femme qui désire être violée, un criminel qui désire être vu), avec une distance qui force le respect. On est pourtant littéralement à l'intérieur de la tête des deux protagonistes, suivant les infimes méandres de leurs pulsions et de leurs réflexions ; mais à la fois à distance, grâce à cette écriture froide, ciselée qui caractérise Mauvignier. Rien à dire, donc, c'est du beau travail d'acrobate.

Mais pour cette fois, on dirait que le gars piétine. Une fois les choses précisées, une fois qu'on est proche des désarrois des personnages, le livre peine à raconter autre chose, à s'ouvrir en quelque sorte. On a l'impression, dans la seconde moitié, d'infinies répétitions des mêmes choses. Non pas qu'on souhaite qu'il "se passe" vraiment quelque chose, mais disons que Mauvignier a l'air d'avoir du mal à se dépétrer de cette situation insensée, retardant sans cesse l'évènement qu'on sait devoir arriver (la rencontre des deux) et tournant autour du pot en attendant. Du coup, c'est dur, mais on se désintéresse un peu de ces fouilles psychologiques sans fin. Le gars a voulu être trop méticuleux cette fois, sans doute. Mais je salue bien bas cette façon de tenter de se renouveler dès le troisième roman, et les quelques très belles pages du début sur la culpabilité.