41ij2smumiL__SS400_Composé en fait de deux bouquins (The Raw and the Cooked, florilège de chroniques écrit pour un magazine, et Adventures of a Roving Gourmand, textes épars), Aventures d'un Gourmand Vagabond est de la veine bacchique du bon Jim : il y décrit sans vergogne ses petits-déj gargantuesques, y dresse des listes de restos américains ou français, y donne quelques recettes de plats aussi digestes que le groin de porc sauce Tabasco ou la graisse d'ours sur pain de seigle, tout en égratignant au passage la malbouffe de ses compatriotes et en célébrant dame Nature. Plutôt drôles et enlevés, ces petits textes sont empreints d'une joie de vivre tonitruante, à base de bonne chère, de ballades dans les forêts du Wisconsin avec sa chienne Rose, de whisky canadien et d'amitiés viriles. On n'est certes pas dans la grande écriture harrisonienne, celle qui plonge vertigineusement dans une sorte de cosmogonie sans esbrouffe, mais c'est suffisamment agréable à lire pour convaincre.

Dans la première partie, le père se laisse aller à une certaine paresse d'écriture, notamment dans la construction interne de chaque paragraphe. C'est un peu son style depuis, disons, La Route du Retour : le choc a priori chaotique des idées, d'une phrase à l'autre. Dans ses grands romans, ça donne une étrange rythmique faussement désordonné ; dans les manques d'inspiration, comme ici, ça finit par heurter un peu l'oreille, et donner l'impression d'un manque de relecture, d'une écriture au fil de la plume. Pourtant, ça fonctionne bien, si on a décidé de ne pas s'attendre à du grand Art. Le recueil est uniquement destiné à être lu en touillant une sauce quelconque en même temps, et ça n'a pas d'autre prétention que de célébrer avec fracas la vie dans toutes ses beautés (animaux, nature, bonne bouffe et littérature).

Le deuxième recueil de textes est mieux, plus construit, plus réfléchi, malgré l'hétérogénéité des textes : essai sur la cuisine française, compilation de lettres adressées à son pote cuistot Gérard Oberlé (lui-même doté d'une très belle plume), ou diatribe contre les politiciens américains qui n'ont aucun goût culinaire, on rigole bien des excès du sieur, qui utilise une écriture extraordinairement tonique pour célébrer Bacchus. Harrison se fait parfois doucement sentimental, pour décrire les courses folles de sa chienne lors de parties de chasse à la caille, pour évoquer les longues soirées solitaires au fond de sa cabane perdue, et on retrouve avec plaisir l'écrivain mi-mondain mi-sauvage qu'on a aimé dans Dalva ou dans Entre Chien et Loup. Ce livre est au final une ode au plaisir du meilleur effet, une défense de l'oisiveté et de la gourmandise qui fait honneur à son auteur. Un peu de douceur virile dans ce monde de Knackis au sucre, parfait.