Si Claude Sautet est passé maître dans l'art de construire une histoire, c'est qu'il sait donner à ses personnages principaux de la chair et du sang : il y a la truculence d'un Yves Montand en pleine bourre, raconteur de sornettes et chien fou sans sa Rosalie, la silhouette stoïque d'un Sami Frey plein de sang froid et enfin la divine Romy, partagée, divisée mais qui garde les pieds sur terre entre ses deux hommes aux styles très différents et que quasiment une génération sépare. Il s'agit bien entendu encore une fois d'un dilemme, le dilemme presque d'une vie, pour cette femme éprise de liberté mise au défi de sacrifier l'une des personnes qu'elle aime...

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Il est encore question de trio amoureux : seulement le pivot de l'histoire est cette fois-ci beaucoup plus complexe; plutôt que de centrer son récit sur l'histoire du personnage au sommet du triangle, Sautet choisit de s'attacher à un Yves Montand jamais à cours d'imagination - et d'argent - pour arriver à ses fins. L'arrivée subite de Sami Frey bouleverse ce qu'il pensait définitivement acquis et mène César et Rosalie sur une pente animationcesarsarrahwa1très savonneuse : "Tu as fait ce qu'il ne fallait pas faire : tu fais n'importe quoi, tu dis n'importe quoi", lui dit-elle; "Elle rit sans rire, elle sort quand il pleut, elle fait n'importe quoi" avoue-t-il. César n'a jamais eu l'habitude que quoi que ce soit lui résiste - lors de l'une des premières séquences, rappelant incidemment Les Choses de la Vie, on frôle l'accident : César, en tête du cortège, ne peut supporter de se voir doubler par ce Sami tout juste débarqué - et fonce dans tout ce qui se trouve sur son passage; pas bégueule, il ne tarde jamais à réparer ses torts et ses coups de folie (il détruit entièrement l'atelier du Sami) avec la maladresse de celui qui pense que le pouvoir de l'argent permet de tout excuser... Seulement, même s'il parvient, après une courte parenthèse, à persuader Rosalie de revenir avec lui, il sent bien que quelque chose en elle est détraqué - "Elle fait des gestes comme dans la vie mais c'est de la cire, tu vois" annonce-t-il au Sami consterné devant les aveux de Montand. Celui-ci tente alors l'impossible : inviter le Samy à demeure en pensant que Romy se lassera plus vite de lui s'il est là que si elle pense à lui. Charmeur avant tout, César parvient à séduire le Sami, à en oublier presque le pourquoi de sa présence... La fin, que j'avais comme d'hab oubliée, vous laisse la gorge plus serrée que devant un carton de bières vides avant l'apéro.

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La musique de Sarde permet de partir tambour battant et en fanfare, la caméra de Sautet donnant presque l'impression d'être incapable de suivre Montand tant ce dernier regorge d'énergie. On comprend vite, dans ce caractère totalement extraverti, ce qui peut séduire la spectatrice Romy, tout comme on saisit très vite ce qui lui correspond profondément dans le personnage de Sami. Le ton est donné, l'orchestre est en place pour cette fugue constante de Rosalie à la recherche de l'homme qui lui "conviendrait" le mieux, choix cornélien s'il en est. Si les costumes estampillés années 70 font aujourd'hui sourire, l'histoire est, elle, éternelle, et Sautet, tout en captant parfaitement l'air de son temps, livre un récit déchirant et captivant. Bref, chapeau bas, again.