Ultime collaboration entre Kinski et Herzog pour un film jamais avare en spectacle, en dépaysement et en folie herzogienne. De la terre désolée (le sertao) du Brésil aux espaces désertiques du Dahomey (le film fut tourné au Ghana, soit dit en passant), une immense quête d'un aventurier complètement starbé qui finit par ne rencontrer que sa propre folie (le dernier plan est un des plus beaux d'Herzog, plein de fougue, de désespoir et d'absurdité). Herzog trouve un récit à la mesure de sa démesure et Kinski un rôle sur mesure. 30.000 figurants, mais j'ai pu en oublier, des couleurs somptueuses, ça danse, ça éructe, ça s'agite et une illustration de l'esclavage digne du Voyage au bout de la Nuit de Céline, pleine de sueur, de sensualité, de cris et de fureur, de mégalomanie.

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Cobra Verde est une tignasse blonde qui devient au Brésil un hors-la-loi solitaire. Son premier crime nocturne, superbement illustré par une flamme qui s'abat sur sa victime ("je veux que tu sois réveillé avant de mourir", diantre) est à la hauteur de cet être insaisissable et plein de venin. Employé par la suite pour diriger des centaines d'esclaves dans une exploitation de sucre de canne, le Kinski ne trouve rien de mieux à faire que d'engrosser les trois filles du boss. Celui-ci s'emporte et décide comme mesure punitive d'envoyer le Klaus en Afrique comme émissaire : il est chargé de rétablir le trafic d'esclaves entre le Dahomey et le Brésil, une véritable mission suicide vu que depuis dix ans le roi du Dahomey décapite tout blanc qui entre sur son territoire. Mais le Kinski est pugnace, s'établit dans un fort abandonné et remet en place ce commerce odieux. Il ne tarde point cela dit à être fait prisonnier par le roi, parvient à s'échapper avec l'aide d'un prince rebelle, et prend la tête d'une armée d'amazones pour destituer l'ancien roi... Mais en ces contrées, aucune position n'est jamais stable, d'autant que l'abolition de l'esclavage devient enfin une réalité.

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Le regard bleu métal de Kinski étincelle lors des confrontations d'homme à homme, son jeu physique et nerveux prend toute sa dimension lors de l'entraînement de l'armée d'amazones (des femmes avec un chapeau en forme d'amanite phalloïde - queen?) et des affrontements noyés sous les cris féminins. Herzog ne lésine point sur les moyens et il y a un nombre incalculable de scènes esthétiquement démentielles - la remise à neuf du fort, les messages d'un bout à l'autre du territoire relayés par 20.000 figurants portant drapeau, les combats dantesques... Lorsque le Cobra est fait prisonnier, il est éjecté de sa couche, en douceur, alors que son compagnon d'arme tombe littéralement sur la tête - soit le gars est cascadeur, soit il est mort... Derrière toute la folie de cet homme et de ce trafic inhumain, Herzog parvient comme rarement dans ce genre de production à porter une attention particulière à l'atmosphère de ce coin du monde : on perçoit toute la moiteur (j'ai eu raison de pas mettre l'air cond' pour être dans le film...), aussi bien que l'aspect sauvagement vivant et la beauté de ce peuple face aux pratiques barbares des blancs (cela me rappelle un livre de Le Clézio, passons). Herzog est passé maître pour illustrer cette démence qui sue par toutes les pores, tous les ports, tous les porcs - la chaleur je vous disais... Bref Cobra Verde demeure une belle pierre précieuse - disons une émeraude - dans l'oeuvre du plus starbé et du plus placide des réalisateurs germaniques.

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