Sans_titreQui oserait tenter de m'arracher ce livre des mains ? Je l'ai lu une bonne dizaine de fois, et j'en reste toujours sur le cul. Et dire qu'on compare parfois Giono à Pagnol... (c'est sans doute dû à l'énorme malentendu concernant La Femme du Boulanger, mauvais texte de Giono mal compris par Pagnol, passons). Ils sont, on le sent bien à la lecture de Solitude de la Pitié, à l'opposé l'un de l'autre. L'un, le mauvais, utilise sa Provence pour en faire une carte postale touristique pleine de cigales, d'accents à la con et de nostalgie poujadiste ; l'autre, le génie, transcende chaque trait du paysage pour atteindre à l'universalité : ses personnages sont immenses, ses collines ressemblent à la mer (étonnante d'ailleurs, cette thématique inlassable dans l'oeuvre de Giono, les éléments qui se mèlent, le liquide qui devient solide, et inversement), la moindre bête atteint une puissance cosmique. La métaphysique, les amis, voilà ce qui marque les minuscules histoires, qui n'en sont presque pas, de ce livre de géant.

Qu'il raconte une petite anecdote ou qu'il tente le vaste tableau du monde, Giono est toujours plus proche d'un Gauguin que d'un Pagnol : franchise des couleurs, netteté des phrases, grande audace dans les comparaisons, aspect direct d'un style pourtant infiniment littéraire et pensé... Le gars touche à quelque chose qui nous dépasse, il le dit lui-même dans le sublime texte qui clôt le recueil ("Le Chant du monde") : tenter de redonner à l'Homme sa place au sein de la nature et du cosmos, réviser ses rapports au monde, aux animaux, aux paysages, voire à Dieu (même si jamais l'anar Giono n'osera prononcer ce nom : c'est plus Pan qui l'intéresse). Du coup, certaine images, toutes simples a priori, prennent une dimension de poème lyrique, comme si quelque chose de beaucoup plus vaste se jouait dans ces conversations anodines, ces bouts de vie rude. Quand le regard de l'auteur croise celui d'une hase déchiqueté par un corbeau, le terreur qu'il lit dans ces yeux par rapport à son caractère d'Humain atteint au sublime. Le lyrisme prend alors des allures de pastorale, mais on sent bien, là derrière ces fumées de pipes et ces sourires  bon enfant, que s'expriment des accents de mort, de vastitude du monde, de rapport existentiels immenses. L'univers, jamais écrasant pourtant, s'élargit jusqu'à l'infini. Il faut dire aussi, même si c'est plat, que les phrases de Giono sont belles, travaillées en orfèvre, bouleversantes, qu'il s'agisse de la description d'une pluie qui tombe ou d'un portrait de jeune fille. On ne peut plus regarder la nature de la même façon une fois qu'on a lu Solitude de la Pitié, et on ne peut que baisser humblement la tête devant ce pur génie qui nous a fait ressentir la beauté et la sauvagerie du monde.