3a840b33a1eaaf213cbfe648a090d61e926739d729a54f3b01d6928c16650cb8Bah, Giono est le plus grand écrivain de tous les temps et puis c'est tout. Non, mais sans rire : ouvrez Regain à n'importe quelle page, lisez la première phrase qui vous tombe sous les yeux. Vous avez vu ? cette beauté, cet équilibre de la phrase, ce rythme incroyable, cette façon de faire court tout en laissant résonner la phrase bien au-delà, ce choix prodigieux dans les adjectifs, dans la "pauvreté" des mots, ce profond ancrage dans le terroir provençal mais cette ouverture en même temps vers une force cosmique qui dépasse largement le cadre du bouquin ? Vous sentez tout ça ? C'est l'effet Giono, une magie indicible qui se dégage de ses livres, et qui joue dans celui-ci en plein. Il en était encore aux débuts de sa longue carrière, et il était à cette époque-là adepte des phrases très ramassées, courtes, percussives. Mais il y a dans cette économie de moyens une maîtrise admirable, ces phrases a priori simples, une puissance incroyable, qui peut faire penser à une force chamanique. C'est bien ça : Giono est un magicien, un sorcier, qui arrive en quelques mots à vous convoquer un personnage, un paysage, une culture, une philosophie, toute une biographie, sans avoir l'air d'y toucher. En surface : l'histoire de la renaissance d'un hameau perdu dans la montagne, sous l'effet magique de l'amour et de l'arrivée d'une femme : Arsule, femme maltraitée et mal-aimée, amenée là par l'ambigu coutelier Gédémus. Panturle, le dernier être humain à être resté dans le village autrefois prospère d'Aubignane, s'éprend d'elle, et ni une ni deux, ils vont ensemble relancer la vie dans le hameau, par le labeur, par la joie qu'ils ont à être ensemble, par l'amour. Comme si elle avait accouché d'une novelle civilisation, Arsule est la Mère sans enfant, Femme nourricière, le miracle du livre. Giono, sous ses airs de paysan austère, est un grand sentimental, et considère l'amour comme une force vive capable de changer le monde. Arsule et Panturle ne se disent rien de capital ; mais leur osmose est si complète qu'ils en viendront à ressusciter un coin de montagne, à recréer une communauté, à redonner espoir à quelques vieux abandonnés de tous.

La magie de la poésie de Giono, ici ramenée à sa plus simple expression (et je pense que c'est la plus belle période de son œuvre, sauf le respect que j'ai pour les œuvres tardives) est constante. Aucune phrase n'est "innocente", aucune n'est pas travaillée comme un diamant. Mais contrairement à certains de ses romans où cette virtuosité et cette puissance finissent par être too much, par fatiguer, on va ici d’enchantements en enchantements, sans jamais saturer devant cette prose surpuissante, élégiaque, en prise directe avec la nature et les hommes simples qui la peuplent. C'est peut-être dû à la franchise de Giono : le texte ne s'embarrasse pas de pincettes, raconte crûment, sans fioritures, le destin de ces petits personnages. Le viol d'Arsule, l'esclavagisme dans lequel elle tombe, le désespoir des villageois qui quittent Aubignane, la trivialité de la transaction pour acheter la femme, la rudesse des conditions de vie et du climat provençal, tout est regardé avec netteté, ce qui n'exclut pas une forte admiration pour tout ça. Giono n'est pas Pagnol, il sait que le monde est dur. C'est juste que cette rudesse, il la transforme en beauté, en poème pastoral ou en fable biblique, simplement, sans en ajouter. Et on tombe de beauté devant cette prose hyper maîtrisé, devant la justesse de ces caractères, devant l'authenticité de l'amour de l'auteur pour cette région. Entre prose et poésie, le gars navigue avec une aisance confondante, nous faisant passer par tous les états du monde en quelques phrases rapides, sèches, ramassées. C'est prodigieux. Regain est une pure merveille dont, même après maintes lectures, je ne me remets pas.