Sans_titreAprès le choc de L'Adversaire, celui de La Classe de Neige est tout aussi effroyable et glacial. Carrère est décidément un très grand quand il s'agit de faire monter une angoisse diffuse, et ici encore elle vous prend aux tripes, sans tambour, insinuante et inexplicable.

Nicolas est en classe de neige, et il n'est pas heureux : parents sur-protecteurs, problèmes d'incontinence, peur des autres, etc. Petit à petit, autour de l'enlèvement d'un enfant dans la région, une tragédie va se nouer. Ca pourrait ressembler à un téléfilm de TF1, et c'est un grand moment de subtilité, où construction du récit et épaisseur psychologique s'assemblent pour créer l'horreur. Pas de monstres ici, pas non plus de calculs à la Stephen King : la vie de Nicolas est triste, banale, douloureuse mais pas plus que celle de millions d'autres enfants. C'est le mystère, le non-dit, l'ellipse qui fabriquent l'angoisse, une angoisse pas agressive, "tranquille" et de ce fait beaucoup plus terrible. Car Nicolas est un enfant à l'imagination débordante, bercé qu'il a été à ses lectures du Club des Cinq, obsédé qu'il est par les cadeaux des stations Elf (un corps humain en plastique qui s'ouvre, par exemple), obligé de combler sa solitude par des scénariis pleins d'aventures. Et c'est justement son imagination qui le perdra, elle sera toujours moins puissante que la réalité.

Carrère avec ce môme crée un personnage parfaitement crédible. Voilà enfin un auteur qui ne se sert pas de l'enfance comme symptôme d'une nostalgie rance et rose-bonbon. Dans La Classe de Neige, les enfants sont les victimes sacrificielles du sadisme, de la violence, de l'incompréhension. Malgré les personnages d'adultes plutôt positifs, on sent l'horreur qu'il y a à être un enfant, et ça c'est pas faux. Le style de Carrère, qui vient en appui de cette vérité psychologique, est impressionnant : mine de rien, par des phrases à priori simples mais construites au cordeau, il fait monter une tension d'autant plus terrible qu'on ne sait pas trop ce qui l'a déclenchée. Ramassée, richissime en même temps que relativement sèche, l'écriture adopte des rythmes incroyables, tantôt s'attardant sur de minuscules détails (le poids d'un corps endormi sous la couette, la tension d'un silence, la sensation d'un pied nu dans la neige), tantôt accélérant le rythme brutalement (toute la fin du livre est hyper-rapide malgré la profusion de petites choses décrites). C'est franchement à bout de souffle qu'on finit ce bouquin parfait, d'un réalisme cru, d'une poésie aride, et d'une richesse qui semble inépuisable. Carrère est un grand.