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Pas facile d'adapter à l'écran le style si personnel d'Annie Ernaux, d'en restituer la fragilité, la profondeur, d'en rendre le "presque rien" qui fait toute la marque de son écriture et de ses sujets. La bougresse semble donc la mieux placée pour tenter le coup. Ce documentaire intime est un parfait condensé de ses inspirations, mises ici en images à la place des mots. Ayant retrouvé maints petits films super 8 la montrant avec sa famille à l'heure de son premier mariage, elle décide de monter ces plans pour en dégager une image de la femme qu'elle était au moment T, c'est-à-dire une femme de la moyenne bourgeoisie de gauche des années 70, classique jusqu'au bout des ongles, avec ses enfants, son mari beau et responsable, son appartement à la neige et ses vacances en Russie ou au Chili suivant les vagues politiques,... et avec son mal de vivre qui commence à se faire sentir, ses envies d'écriture, la séparation d'avec ce monde idyllique qui se pressent déjà. Cette succession de plans muets, banals, tels qu'on en a tous dans le grenier de papa et maman, est prolongée par un texte de la dame de 80 ans, qui s'interroge avec une nostalgie feutrée sur ce qu'elle était à ce moment-là : un temps disparu (tout le monde ou presque est mort aujourd'hui, et elle-même n'est plus du tout la même), qui était en même temps celui des utopies (Allende, Mitterrand, l'Albanie qui s'émancipe) et celui de la dépression d'Ernaux. On apprend au cours du récit que ce monde n'était pas le sien, que ses origines populaires se sont trouvées mises en question par cette accession au statut bourgeois, et que son malaise était dû à cette dichotomie ; d'où l'écriture, cette période voyant la naissance de l'écrivaine qu'elle est aujourd'hui, celle qui parle de transfuge de classes, d'identité, de déracinement d'avec son milieu.

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Dans son titre même, le film se rattache à l’œuvre écrite d'Ernaux, si bien qu'on est en droit de le considérer comme un volet de son œuvre littéraire. De ce côté-là, on ne sera pas surpris de retrouver l'écriture infiniment pudique et sensible de la dame, sensibilité et pudeur qui n'excluent pas une certaine colère rentrée, une tristesse lancinante, une intelligence acérée. Il y a dans ces images innocentes, banales, une tristesse qui émane des mots qu'Ernaux leur accole aujourd'hui. A la fois témoin d'une époque (très bien rendue dans les vêtements, dans les postures, dans l'incursion de l'actualité dans le train-train quotidien de cette famille) et portrait très en intimité de son auteur, le film est parfois assez prenant, comme s'il se déroulait en parallèle de ces images, comme si le commentaire ajouté en donnait une autre lecture. Dommage que Annie Ernaux et son fils ne soient pas cinéastes, et qu'ils n'aient pas vraiment réussi à transformer cet essai en quelque chose de vraiment cinématographique. Il y a dans les grands autoportraits filmés, ceux de Caouette, de Beauvais, de Des Pallières, une façon d'agencer les images qui bouleverse ; là, on a l'impression d'un film pas vraiment pensé, pas vraiment fini, qui se contente de livrer un matériau brut, et préfère se concentrer sur les mots plutôt que sur les images. D'où l'impression que l'émotion reste à la porte, et qu'Ernaux ne se dévoile pas complètement là-dedans, qu'elle n'a pas réussi à vraiment "faire parler" ces images. Intéressant, mais insuffisant.

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