Sundown-Michel-Franco

La première moitié de ce film (réalisé par un type dont je ne connaissais rien) m'a franchement touché, et rien que pour ça je ne peux que dire du bien de Sundown. Déjouant toutes les attentes du spectateur avide de psychologie, voire de féminisme de pacotille, Franco prend une option en effet surprenante et amenant son film vers des contrées beaucoup plus profondes et passionnantes ; le début de ce film ne nous présentera pas les affres d'une femme (Charlotte Gainsbourg, anecdotique) incomprise et abandonnée, mais le portrait d'un homme qui se soustrait à la vie et à ses contingences, décidant brusquement que non, il n'obéira pas aux conventions sociales, restera dans sa passivité, deviendra une sorte de plante insensible au monde qui l'entoure. Une sorte de Bartleby existentiel en quelque sorte, qui "préfère ne pas" et opère une révolution sans esclandre. Tim Roth, fringué comme un sac, loser par toutes les pores de sa peau, campe cet homme, et le fait bellement. Durant les vacances avec sa famille au Brésil, il doit brutalement faire face à un décès qui le contraint à accompagner sa sœur en Europe pour l'enterrement. Mais il décide de mentir et de repousser son vol, laissant Alice affronter tout le malheur et les responsabilités de la chose. Peu à peu, cette molle indifférence le gagne tout à fait, et il passe de longues journées indolentes à boire des bières, claquer son fric et faire l'amour à la jeune autochtone trouvée sur place, plutôt que de faire face à ses responsabilités.

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Cette partie-là, presque abstraite à force d'être vidée de tout événement, est magnifique. Résistant à la tentation du signifiant, du scénario à tout prix, Franco délaisse le "cœur du drame" (la mort, l'enterrement, la femme désemparée), et suit la quasi-absence de son personnage, à qui il n'arrive rien. Et dans ce refus, il trouve un vrai sujet. Les cadrages impeccables, le sens du tempo et de la durée des séquences, le jeu opaque de l'acteur, et cette façon très originale de tourner le dos à la narration, tout participe au léger mystère qui englobe ce comportement pourtant humain trop humain. Peu de cinéastes arrivent ainsi à s'intéresser à un personnage aussi "vide" et après tout aussi antipathique (un gars qui fuit ses responsabilités et préfère picoler et baiser, on a vu plus glorieux) et à le rendre intéressant ; Franco y parvient, et on est à deux doigts, à mi-parcours, de crier au grand film.

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Et puis, bien vite, la soif de succès et d'histoire fait son retour, et c'est la dégringolade. Le film, en revenant à la narration, en faisant revenir Gainsbourg, en se chargeant d'un petit côté thriller, se tire une grosse balle dans le pied. Et on passe la deuxième moitié à s'ennuyer ferme devant les invraisemblances d'un récit qui, de sobre et épuré qu'il était, se vautre désormais dans la surenchère de coups de théâtre. Roth, on le sent bien, est perdu dans cette histoire de gangs armés et de haine familiale, il était bien plus à l'aise dans le loser magnifique des débuts. Sundown perd tout ce qui faisait son intérêt, et là où on avait l'impression d'être face à un cinéaste intelligent et audacieux, on se retrouve devant un auteur bien maladroit et consensuel, incapable de s'accrocher à l'abstraction et au presque rien, et qui charge la mule bien plus que nécessaire. Quittez la salle à la moitié du film : c'est super.