Tantas almas (3) (Ricon Gille)

C'est un chemin liquide qu'on empruntera aujourd'hui, si vous le voulez bien, avec ce film colombien aussi fluide et lent que le fleuve le long duquel il déroule sa trame. Lisandro Alonso semble avoir fait des petits, tant Tantas Almas semble être l'héritier direct de ce cinéma contemplatif et parfois ardu, tant il semble prendre place comme lui dans un contexte de cheminement personnel, de quête mystique, tant il accorde plus d'importance aux paysages et au territoire qu'à la trame. Trame il y a pourtant : en rentrant de la pêche, José découvre que ses deux fils ont été enlevés. Il prend sa barquasse, enfile son t-shirt de foot et décide donc de partir à leur recherche. C'est tout ? A peu près. Je ne vous dirai pas s'il les retrouve, ce serait péter le seul petit fil narratif du film. Comme souvent dans les films qui racontent une quête, le cheminement de José sera de toute façon plus important que le résultat de ses recherches : il traverse lentement, au fil de ce fleuve symbolique, tout un territoire et toute une histoire du pays. Marqué par la guerre civile, envahi de para-militaires pas commodes qui font la pluie et le beau temps sur la région (et assassinent à leur guise), le pays est un champ de cadavres où il faut sans cesse se cacher pour éviter d'être exécuté sommairement et sans pitié : la scène ou José est arrêté, passe à deux doigts de la mort puis est forcé par un vague chef de manger absurdement des dizaines de soupes, sauvé uniquement parce qu'il aime le cyclisme, est géniale, tant on s'y rend compte que la vie, dans ce pays à cette époque, ne tient qu'à un fil et à une décision idiote d'un quelconque gusse. A cette image, la quête de José vire à l'absurde, tant le compère est obsédé par son idée qui paraît de plus en plus vouée à l'échec au fur et à mesure du film.

TantasAlmas

Traversée de l’histoire politique, donc, et aussi traversée d'un territoire complètement empreint de mysticisme, de religion, de croyances. Sans tomber dans le fantastique, le film trouve peu à peu une atmosphère animiste, un peu panthéiste, beaucoup due à la grande lenteur du film, assez majestueuse, et à l'attention profonde portée à la nature : les sons, les couleurs, l'eau, le végétal, autant de choses qui poussent à voir le film comme une quête mystique avant tout, ce que confirme les fréquentes apparitions des saints et des pietas. Ce que confirment aussi les nombreuses reliques un peu pitoyables que le bougre ramène de ses enfants, jusqu'à cette main sur laquelle il projette son fils, quitte à lui ôter les doigts qu'il n'avait plus. Assez vite, José se rend compte que les chances de survie de ses fils sont minces et qu'il va lui falloir aller au bout d'un rite de deuil plutôt que d'une enquête policière. Cette quête est extraordinairement calme et tranquille, et rompt avec le monde de folie que traverse José. C'est cette dualité, très délicatement mise en scène, qui donne son charme à ce film, ainsi que la présence très forte de son acteur principal, petit vieux ballotté mais tenace qui ira réellement au bout du bout de sa recherche. Beau film habité.

Tantas almas (2) (Ricon Gille)