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Pour son dernier film (je ne veux pas lui porter malheur, mais vues les circonstances...), Woody retrouve un petit peu de ce qui a fait le mojo de ses grands films new-yorkais, et c'est un bonheur de se laisser porter une ultime fois par cette toute minuscule variation en mineur dans sa ville de prédilection. Le temps de Manhattan et de Annie Hall est loin, on ne va pas se le cacher, les scénars de Woody font aujourd'hui deux pages et ses vannes se comptent sur les doigts d'une main quand jadis on pleurait de bonheur face à cette mécanique diabolique. Mais Un jour de pluie à New York est tellement charmant, tellement personnel, on y retrouve tellement ses bonnes vieilles pantoufles, qu'on ne peut que sortir avec la petite larmichette aux yeux de cette comédie lumineuse, surtout après cette scène finale qui vous tue le coeur.

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C'est comme si Woody avait voulu réunir tout son cinéma des années 80 en un seul film. Un couple désaccordé, lui bourgeois érudit et énervant, elle tête de linotte craquante ; un voyage à Manhattan le temps d'une journée pluvieuse, qui va virer au fiasco amoureux ; des adultères qui se règlent sur le trottoir, des hommes veules et des femmes fatales, du jonglage identitaire et du bilan artistique ; les notes de jazz ; et surtout la lumière qui tombe sur New-York, immédiatement mélancolique, reconnaissable entre mille malgré les chefs-op différents (ici, le travail somptueux de Storaro). Vous mettez tout ça dans un sac, vous secouez, et vous obtenez une petite merveille de nostalgie désuète, un film aberrant dans notre époque mais tellement réconfortant, qui dit les choses graves (la perte de l'inspiration, la hantise de ne plus plaire, les gens qui ne s'aiment plus, et même la prédation masculine, assez ironiquement) sans élever la voix, avec la politesse de la comédie de moeurs et du sourire bienveillant. Porté par des acteurs merveilleux, dont un Timothée Chalamet en apesanteur dans le rôle de l'ersatz de Woody, délicieux dans son débit et dans ses poses naturelles, le scénario, envoyé à 3000 à l'heure mais qui prend pourtant le temps de regarder les choses, de transcender les instants de bonheur, d'enregistrer la pluie ou la mélancolie d'une rupture en calèche, fait la part belle à la ville : le film a tout d'une traversée genre carte postale de New York, avec ses lieux emblématiques, ses bars mythiques, ses lieux incontournables, et tant pis si c'est un New York fantasmé, qui n'existe pas ou plus, qui n'a rien à voir avec la réalité. Il ressuscite en fin de compte la photogénie du lieu, et sa photo automnale offre une lecture mélancolique, très tendre aux petites aventures de ce couple croquignolet (seule énorme faute de goût : cette nuit américaine parfaitement infâme, que Woody n'utilise que pour une très courte scène d'ailleurs). Surtout que face à cette vision qu'on pourrait trouver un peu réac, un peu vieillotte, Woody oppose la force de la jeunesse : un vrai bonheur de le voir renouer avec des acteurs de 25 ans craquants comme tout, mélangés aux figures habituelles des hommes vieillissants : un cinéaste en panne d'inspiraton, un scénariste cocu, une mère trop bourgeoise. Le hiatus entre cette imagerie à l'ancienne et ces jeunes acteurs fait merveille.

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Tout ça est inconséquent à souhait, invraisemblable et pas dénué de défauts, mais que voulez-vous ? Oui, la scène cathartique avec le monologue de la mère qui dévoile son passé infamant est en trop, oui la petite Elle Fanning en fait des tonnes, oui Selena Gomez n'est pas du tout allenienne, oui les petites vannes en une ligne ne sont pas aussi fulgurantes qu'à une époque (une, toutefois, m'a laissé hilare plusieurs minutes : "Ma copine est fan de vous, vous lui êtes aussi indispensable que la pilule du lendemain"). Mais à côté de ça, vous avez quelques pointes de romantisme parfaites, l'humour constant des répiques, l'enthousiasme communicatif des acteurs, les pointes de gravité qui jaillissent au sein de la comédie gentillette, et surtout cette minuscule musique reconnaissable entre toutes et qui fait qu'on aime définitivement notre Woody, malgré ses errements récents. La meilleure comédie du gars depuis dix ans. (Gols 30/09/19)


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Voilà quelques années que je boude le Woody, en particulier depuis sa période européenne où il enfilait les clichés comme les Tahitiens les perles. Eh bien un peu contre toute attente, et après une mise en train un peu difficile, j'ai trouvé cette après-midi pluvieuse (qui risque ici de se prolonger, aux dernières nouvelles) absolument delightful ; grâce à Fanning et Chalamet, le cinéma du vieil homme prend un petit coup de jouvence tout à fait salvateur ; si Storaro manie le plan-séquence et la caméra avec une certaine virtuosité, c'est surtout l'enchainement et la diction des dialogues qui finissent ici par faire mouche. C'est absolument parfait pour remettre au goût du jour les petites blagounettes ultra-référencée du Woody et cette obsession "désuète" pour la culture en tout genre. C'est un régal de voir ces jouvenceaux trainer dans ces salles de musées new-yorkais comme si la génération 8.0 se régénérait dans une autre ère. Rarement eu autant envie de prendre un avion dans la minute pour aller faire un Woody tour à Central Park... Pour le reste, Gols a dit l'essentiel sur ces sempiternels troubles amoureux : les hommes et l'amour en trente-huit chapitres... Les prédateurs, les trompés, les déçus, les énervés (c'est vrai que le rire de la gonzesse du frère de Chalamet porte sur les nerfs...), les romantiques effrénés,... on a ici un kaléidoscope allénien complet des rêves et illusions de l'homme amoureux. Alors oui, on n'est pas vraiment dans les quartiers pauvres, on ne sent pas les gens préoccuper par leur retraite ni par la hausse de la taxe sur les produits français... On ne va pas reprocher à Allen de ne pas faire dans le movie social lui qui tente de perpétuellement renouveler sa vision des catastrophes romantiques de l'existence – il nous fait tout de même le plaisir de nous servir sur un plateau un happy end humide qui redonne le sourire (oui, dommage que cette joufflue de Gomez gâche un peu la fête par son jeu de pacotille). Bref, Allen, contre vents et marées, continue de faire dans son coin ce qu'il a toujours essayé de faire : allier bons mots et one line référentiels pour pimenter ses tragédies romantiques (c'est quand même l'histoire d'une rupture) avec un ultime zeste d'espoir (ne point suivre ce qui semble écrit d'avance mais suivre instinctivement sa petite étoile folle). Tant pis pour ceux qui prennent dorénavant le cinéaste de haut : cela faisait longtemps que l'Allen n'avait pas été aussi fresh à l'image de cette scène qui date d'un autre âge (Chalamet, piano et voix) mais qui semble posséder ici une sorte de jeunesse éternel. Promis, je bouderai plus Woody.   (Shang - 06/12/19)

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