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Le roman de Camille Laurens était raté, mais contenait quelques débuts de pistes intéressants. Safy Nebbou, qui est un cinéaste habile, dans la direction d'acteurs et dans l'écriture notamment, parvient à en rendre compte... mais répercute aussi les défauts de la chose, malheureusement. Et comme la littérature est définitivement plus puissante que le cinéma, on peut même dire que le passage à l'écran du roman vire à l'échec, dans la deuxième moitié en tout cas. Au début, rien à dire, on a là toute la thématique profonde du livre : à l'orée de la cinquantaine, Claire est quittée par son jeune amant, celui qui lui faisait croire encore à une hypothétique jeunesse. Elle décide alors de s'inventer un avatar sur Facebook, une mannequin beaucoup plus jeune et belle qu'elle, et prend contact avec le colocataire dudit amant, histoire de renouer par la bande avec celui-ci. Mais ce petit jeu dangereux vire vers une passion trouble : elle tombe raide dingue, par sms et posts interposés, de ce type, Alex, qui se montre romantique, amoureux et patient. Patient jusqu'à une certaine limite : Claire va se retrouver acculée par cette doublure jeune qu'elle s'est choisie, quand Alex va devenir pressant pour la rencontrer. Danger des réseaux sociaux, quête d'une jeunesse enfuie, trouble de l'anonymat, découverte de sentiments toujours jeunes dans une carcasse vieillissante, cette première partie tient toutes ses promesses et est mise en scène et jouée avec pas mal de talent. Dans le rôle, Binoche est vraiment pas mal, et elle forme avec Nicole Garcia (sa psy) un duo très intrigant. Nebbou, pour filmer les scènes de confession de Claire (le film est en flash-back, fait du récit de Claire en séances de psy), utilise la seule forme possible pour exprimer ce type d'introspection : le gros plan. Et la précision de ses champs/contre-champs ajoute à cette sensation d'enfermement dans une parole, une folie. Des scènes très intelligemment filmées, qui développe la principale idée du roman : le point de vue de celui qui raconte peut être trompeur, mensonger, lacunaire, et tout est question de subjectivité dans cette histoire de passion.

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La première moitié du film est racontée par Binoche, tout en provocations, en fierté refoulée, en coups de gueule et cris de détresse. C'est vrai que les scènes de flash-back ne sont pas toujours réussies, un peu artificielles souvent. On croit à son métier de prof de littérature (ohohoh elle fait étudier Les Liaisons dangereuses à ses étudiants, doit-on y voir un symbole ?) comme au permis de Shang (ceci est une private joke), et à son amour pour le jeune Guillaume Gouix pas plus. Tout ça sent un peu le cinéma français de qualité, avec le figurant trop bien placé et le détail de scénario qui va bien, et on sent le labeur dans pas mal de scènes. Toutefois, Nebbou réussit joliment ce portrait de femme en détresse dans les scènes de dialogues avec la psy, ou en filmant simplement le visage de Binoche, qui fait passer sa détresse avec beaucoup de finesse. François Civil, centre de l'obsession de la Binoche, reste pour l'instant presque hors-champ, ne réagissant que virtuellement aux mots d'amour et de sexe, et c'est tant mieux : il n'est pas l'acteur du siècle, définitivement. Quant au difficile challenge de filmer les sms, la virtualité, de montrer une histoire d'amour qui ne repose que sur les mots, Nebbou s'en tire également très bien : le film est rythmé, intéressant dans sa forme, et finalement rempli de suspense, ce qui n'était pas gagné pour ce drame sentimental assez abstrait.

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Mais voilà... Ce que Laurens a tenté dans la deuxième partie (et qu'elle a raté aussi, mais c'est pas le sujet), c'est le changement de point de vue, le glissement d'un registre à un autre. Et ce qui passe en littérature ne passe pas au cinéma, à moins d'avoir affaire à un grand cinéaste. Ce que Nebbou n'est pas. Plutôt que de travailler l'intéressante veine du mensonge dans le mensonge dans la mensonge, plutôt que de chercher à virer subitement d'un genre à l'autre, il ne sait qu'accumuler les strates de fiction, sans rien changer dans sa mise en scène. Du coup, les invraisemblances de la trame du roman, qui passaient parce qu'elles étaient le fruit du point de vue de chacun des personnages, apparaissent dans toute leur crudité. Et ça donne une succession de coups de théâtre tous plus plaqués les uns que les autres, un côté polar à rebondissements qui colle très mal au film. Les acteurs, qui ont en charge de rendre ça crédible, ne trouvent plus le temps de jouer quoi que ce soit, et même notre Juliette finit par courir après son rôle. Quant à Nebbou, il se perd complètement, et sa mise en scène se fait maladroite, pénible. Il perd de vue son thème, son beau personnage, son sujet (le vieillissement du corps alors que le coeur bat encore, la quête de l'éternelle jeunesse) et toute sa jolie grammaire mise en place au début. Raté, au bout du compte, on ne tricote pas ainsi des flashs-back mensongers (une de mes formes préférées au cinoche) impunément.