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Toujours surprenant le gars Lanthimos qui nous emmène cette fois-ci au début du XVIIIème siècle en Angleterre dans la cour (de récré) de la bien malade Reine Anne (de la bien mûre Reine Claude aurait été plus drôle, mais bon je m'excuse, j'ai la fièvre). Autour d'elle des intrigants (des pro et des anti war contre les French) et surtout deux femmes, sa favorite (la brune et sanguine Rachel Weisz as Sarah), puis sa favorite (la blonde et chafouine Emma Stone as Abigail). Deux femmes d'abord amies, celle-là prenant celle-ci sous son aile, puis rapidement ennemies – une histoire classique, finalement, qui lorgne, au niveau du fond, du côté des Liaisons dangereuses (rapport aux nombreux coups de pute des uns envers les autres et vice et versa) et, au niveau de la forme, dans le méga Panavision chic et choc (tous ces effets de grand angle et ces mouvements de caméra à l'emporte-pièce devraient RAVIR l'ami Bastien, lui le formaliste, le puriste du travelling intelligent, etc...). En un mot comme en cent, du pur Lanthimos, avec de la haine à haute dose, des questions de pouvoir, une pointe un peu salace (Rachel aimant à doigter cette vieille Reine décrépite) et un esthétisme de barge.

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On craint un peu, au départ, cet univers perruqué et poudré à l'excès, ces ralentis faciles, cette image déjà vue et revue d'une aristocratie toute puissante et décadente, etc... Et puis, alors même qu'on aurait pu tiquer sur ces plans à 270 degrés (si, faut les voir) qui semblaient un peu trop kitsch pour ne pas dire inopportuns, on commence par se prendre au jeu de ces règlements de compte entre femmes calculatrices et vénales ainsi qu'à ces somptueux pannotements virevoltants d'une femme à l'autre - elles sont au même niveau, il y en a juste une en trop : dans ces décors grandioses, cette caméra filme avec amplitude et grandiloquence (et finalement avec forcément une certaine ironie) un monde en chute libre où toutes les bassesses humaines sont permises. Sous une surface lisse et polie, sous des sourires d'apparat, on va voir apparaître peu à peu le caractère tordu et fourbe de ces deux femmes - deux femmes qui, en pouvant manipuler la Reine, peuvent faire changer la face du monde (rien de moins). Une fois qu'on accepte avec une certaine indulgence mais une réelle sérénité les choix esthétiques de l'esthète Yorgos, on s'abandonne à ce jeu de massacre fait de petites phrases assassines, de séduction (de la Reine), de secrets d'alcôve, d'empoisonnement, de manipulation... Il s'agit là d'écraser l'autre, avant peut-être (à trop user de bassesse) de finir écrasé à son tour. Délicieusement décadent, joliment interprété (la Reine fout royalement les jetons de par sa déliquescence), originalement filmé, un film de cour rempli comme un œuf de cynisme assumé - un joli pendant finalement au plus contemporain (historiquement parlant) Vice... Nos gouvernements, toutes époques confondues, seraient-ils à ce point décadents ? Pas de politique dans ces colonnes, pas de politique.   (Shang - 24/01/19)

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Lanthimos prend tellement de risques et fait tellement son malin parfois que forcément, de temps en temps, ses effets tombent à l'eau. Il creuse cette fois-ci un peu plus les tentatives de Mise à mort du cerf sacré, en fabriquant des cadres incroyablement osés. Je ne sais pas trop, techniquement, comment il a obtenu ses plans, mais le résultat est spectaculaire : on a l'impression que certains plans sont vus à travers un hublot rond, les bords du cadre tordus et toute la focale concentrée sur le centre de l'écran. Il sème ces audaces stylistiques incroyables un peu partout dans son film, et malheureusement c'est une mauvaise idée : c'est tellement stylisé que ça fait sortir du film, tellement improbable qu'on ne peut qu'y voir la marque d'un gars légèrement ivre de lui-même. D'autant que cette idée technique va assez mal à l'histoire qu'il raconte. Certes, ça met en valeur ses décors (magnifiques) en englobant d'un seul coup d'oeil sol et plafond, mais aussi les cloisons, en donnant l'impression d'une maison de poupée refermée sur elle-même ; mais ça détourne le regard de cette histoire très tendue, à couteaux tirés, et donne du clinquant à un film qui n'en avait pas besoin. Autre (mauvaise mais spectaculaire) idée : ces panoramiques hyper nerveux, qui font penser, ô horreur, à du Wes Anderson. Autant de formes qui détruisent le fond, et n'apportent au film sauf l'ébahissement facile du spectateur (le film est à voir sur grand écran, hein, cela dit).

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Mais à côté de ces défauts de mégalomane, pardonnables quand on connaît le bougre, on a quand même droit à un film fascinant sur le pouvoir, la déréliction de l'état et tout le tintouin. Le scénario, impeccable, raconte effectivement la rivalité de plus en plus sanglante entre deux favorites de la reine ; mais il raconte surtout la déchéance totale du règne en place, à travers des scènes mémorables, elles aussi très couillues. Au sommet, le reine elle-même, sorte de baleine dépressive gagnée peu à peu par la putréfaction, qui traîne son ennui dans les longs couloirs, engueulant ses valets, caressant ses enfants morts qu'elle imagine réincarnés sous la forme de lapins, mangeant comme une truie des gâteaux, et couchant avec sa favorite sans sentiments. Autour d'elle une cour complètement pathétique s'agite pour rien, fomentant des coups d'état minables, se jalousant, bousillant des dizaines de pigeons ou troussant des bonnes sans façon. Le pouvoir est montré comme un théâtre de guignols, les maquillages outranciers facilitant bien cette lecture. Lanthimos prolonge cette vision en nous servant quelques scènes très stylisées là encore, mais cette fois bien dans le thème ; notamment une effarante scène de bal, où la danse traditionnelle de salon vrille pour devenir quelque chose de déstructuré, punk, complètement décadent. Le jeu des comédiennes, excellentes, est très moderne, pas du tout "d'époque", tout comme l'esthétique générale du film, ce qui peut laisser imaginer une lecture contemporaine de ces jeux de pouvoirs tout pourris sur fond de guerre, par exemple du côté des présidents orange. On est en costumes, en décors, mais quelque chose casse ce contexte pour devenir plus moderne, comme si le fim voulait montrer une civilisation prête à s'effondrer, à muter (le splendide fondu enchaîné final sur les lapins développe encore un peu la bestialité des personnages). Voilà qui fait oublier les défauts : un film profond, beau, et dérangeant.   (Gols - 21/03/19)

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